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Après avoir évoqué « la bourriquade de Chaux », nous proposons de découvrir un texte provenant des archives Savarin, de Jujurieux : il s’agit d’un compte-rendu satirique de l’audience d’un procès populaire à Saint-Jean-le-Vieux, condamnant un mari battu par sa femme à la bourriquade1, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Exposé fait par les habitans mariés de St Jean le Vieux
au président du tribunal

Monsieur le président,

À l’époque de la création du monde, Dieu forma l’homme
et la femme ; pour leur bonheur mutuel, il leur ordonna de
vivre en bonne intelligence, afin qu’elle put se perpétuer de race
en race jusqu’à la fin des siècles ; il recommanda surtout à la
femme d’être soumise à son mari et de le respecter comme
Maître et son légitime seigneur. Depuis ce moment il s’est
écoulé 5773 ans, pendant lequel tems on a vu quelque fois et à
des époques éloignées, l’épouse s’écarter de ses devoirs et oser porter
la main sur celui à qui elle avoit promis obéissance ; mais un
délit aussi grâve étoit de suite réprimé; on avoit même conçu
que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre pareille
audace ne se renouvelleroit plus, mais quel a été l’étonnement
des exposants d’apprendre que le cinq février dernier, une scêne
scandaleuse avoit eu lieu entre le mari et la femme, sur les
onze heures du soir, dans un des cafés de St Jean le Vieux. Que
pour éviter le renouvellement d’une semblable action et faire
rentrer dans le devoir les femmes qui se croiroient autorisées
par l’impunité de s’en écarter à l’avenir ; ils demandent que
le tribunal chargé de cette répression, soit convoqué extraordinairement
pour prononcer sans desemparer.
Sur quoi, Mr le président adhérant les ordres ayant
été expediés, l’audience a été ouverte en présence des juges, du
juri et d’un nombreux auditoire rassemblé à cet effet, chacun
ayant pris sa place, lecture a été faite de l’exposé ci dessus.

Et Mr le président a dit :

Messieur les juges et jurés, vus venez d’entendre
lecture d’une plainte qui a du vous paroitre très grâve ; je
vais faire paroitre le prevenu et vous prie d’écouter avec
attention et la plus scrupuleuse impartialité toutes les depositions
ainsi que la defense de l’accusé, afin que vous puissiez [vous] prononcer
en votre âme et conffiance conscience sans crainte ni remords.
L’huissier de service ayant introduit le prevenu libre
et sans fers, le président l’a interrogé sur ses noms, prénom, age,
profession et domicile.
A répondu s’appeler Gregoire, agé de 40 ans environ,
rentier, domicilié à St Jean le Vieux. Et après lui avoir fait preter
serment de dire la verité, toute la verité, il lui a ordonné
de s’assoir, d’écouter attentivement la plainte et les débats qu’elle
occasionnera par devant le tribunal.
Après quoi Mr le substitut s’est levé et a dit :

Messieurs,

Le nommé Gregoire passoit la soirée du 5 février dernier avec
quelques uns de ses amis, dans un café, en attendant le retour de sa
femme qui étoit allé faire la sainte Agathe2. Il croyait de bonne
fois rentrer chez lui en paix, aussitôt qu’elle viendroit le chercher.
Point du tout : elle entre dans la maison à 11 heurs du soir,
comme une Proserpine3 en couroux, lui demande la clé d’autorité.
Le mari se contente de lui répondre : si je te la donne, tu me
fermeras dehors. Au même instant elle s’approche de lui, lui
applique un soufflet sur la joue, qui fait tomber sa casquette,
en disant : viens donc m’ouvrir ! Non content de cela elle
le pousse et renverse sur la table. Tous les spectateurs etourdis
et indignés le sorte d’entre ses mains avec beaucoup de peine
et engagent le mari d’aller ouvrir à son épouse. Mais ils ne
sont pas plutôt dans la rue qu’elle l’accompagne à coup de
pied dans le derrière, en le traitant d’ivrogne ! Il est bien tems
que ce train finisse. Qui de vous Messieurs, ne frémit pas en
entendant un pareil attentat ; que deviendroit la société si les
femmes avoient le droit et pouvaient s’attribuer sur les hommes
une semblable autorité : la nature en seroit bouleversée, les lois
sans vigueur et sans forces ; il vaudroit mieux que la fin
du monde arriva, que de voir et supporter une pareille
ignominie, car bientôt peut être viendroit t’elles nous
atteler comme des betes de somme, lorsque nous ne
pourrions plus à leur égard remplir les devoirs matrimoniaux.
Mais je vois à l’indignation qui vous penetre qu’un
pareil bouleversement n’aura pas lieu ; que par votre
jugement, vous rendrez à l’univers étonné sa sécurité, et
punirez conformément à l’usage usité en pareil cas, l’homme
assez faible pour se laisser maitriser par celle qui lui a
promis autentiquement de lui être soumise pendant sa vie
entière. Telles sont mes conclusions.
Les temoins ayant été sur le champ entendu, ainsi
que le sieur Gregoire dans sa défense, et malgré toutes les
raisons que ce dernier a objecté pour atténuer ou detruire
l’accusation dirigée contre lui.
Le juri a déclaré qu’il etoit constant que la femme
Gregoire s’étoit portée à des voies de fait reprehensibles
sans que son mari en eut empeché l’execution.
En conséquence le Tribunal, considérant qu’une
telle faiblesse ne peut être tolérée sous aucun prétexte,
ce qui pourroit entrainer une révolte générale du sexe féminin
contre le masculin ;
Considérant encore que l’execution du jugement
imprimera une terreur statutaire sur la tête de ceux
ou de celles qui seroient tentés de l’imiter ;
Condamne le nommé Gregoire à monter
à rebours sur un âne, ayant sur la tête une coeffe4
de femme et une quenille5 à la main ; il sera
escorté de tous les mulets du pays que l’on pourra
réunir ; et dans le cas où ledit seroit contumace,
il sera remplacé par un homme de bonne volonté.
Le présent jugement aura son plein effet dimanche
prochain à midi, nonobstant appel ni opposition
sur la place publique de Saint Jean le Vieux.

Pour copie conforme


 

Femme_battant_mari_Durer_XVII_e_siecle.jpg
Femme battant son mari-Durer XVIIe siècle

Le manuscrit couvre trois pages d’une double feuille au format 11 pouces par 8, qui garde les traces d’un pliage au format des petites enveloppes postales de cette époque ; le papier mou est filigrané de lignes horizontales. Ce n’est pas un original, mais une copie : le mot « conffiance », biffé et remplacé par « conscience », au bas de la première page, en témoigne ; ce « mémoire » circulait donc… La mention « Pour copie conforme », ajoutée à la fin, le confirme avec humour.

Le titre du document place l’auteur en observateur. Puis il rapporte les termes de l’accusation portée par les habitants du village et parodie le procès, jusqu’à la sentence. Même si le chroniqueur a forcé le trait, il semble décrire l’audience à partir de faits réels. Certains détails sont donnés de manière précise, afin que le lecteur reconnaisse les personnages sans qu’ils soient nommés ; d’autres sont volontairement occultés. Grégoire est un nom d’emprunt : aucun patronyme similaire n’apparaît dans les tablettes généalogiques des environs à cette époque ; par contre, son âge, son état et son addiction ne tromperont personne ! Quant à la datation, mis à part quelques bourgeois éclairés, qui pouvaient connaître la théorie d’Ussher et son calcul permettant de déduire à quelle année du calendrier Grégorien correspondait l’an 5773 de la Création6 ?

L’auteur était sans aucun doute l’un d’eux ; il habitait le village, dont il connaissait bien les habitants et leurs coutumes ; il était rompu aux rouages et procédures judiciaires ; fine plume, il possédait beaucoup d’humour. Bien qu’il ait obligatoirement reçu les théories de l’Église enseignées dans sa prime jeunesse, il était probablement averti de l’évolution de la pensée et sensible aux théoriciens de Lumières, tels Benoît de Maillet et Buffon, qui recherchèrent à déterminer l’âge réel de la terre, mais surtout avait-il pu lire les pamphlets de Voltaire, qui résidait non loin de là.

Alors, lorsque le narrateur fait citer les préceptes de la Bible7 par les habitants de Saint-Jean-le Vieux, on ne peut que faire un parallèle immédiat avec la publication, quelques années plus tôt, de la courte pièce du grand philosophe : « Femmes, soyez soumises à vos maris ». Le titre trompeur fut habillement choisi par le polémiste pour dénoncer les inégalités et les injustices faites aux femmes.

Pour conclure, l’« exposé des habitants de Saint-Jean-le-Vieux », sous son aspect authentiquement officiel, raillerait et dénoncerait les coutumes moyenâgeuses encore en pratique dans le village. Malgré ce féminisme naissant, les vieilles mentalités auront encore de beaux jours devant elles : les brimades réservées aux maris « faibles » se pratiquèrent parfois jusqu’au milieu du XIXe siècle, comme nous l’avons déjà vu à Chaux !

____________
 

1 Dans la littérature, on utilise plutôt le terme « assouade ».
2 Faire la sainte Agathe : c’est participer au banquet annuel réservé aux femmes, qui se tient le jour de la sainte Agathe, coutume sexiste féminine en réaction au sexisme masculin. Sainte Agathe de Catane est une sainte chrétienne, vierge et martyre, morte en 251, fêtée le 5 février.
3 Proserpine : divinité romaine d’une grande beauté.
4 Coeffe : moyen Français. Coiffe.
5 Quenille : forme populaire du mot quenouille.
6 Cette date a été calculée en 1650 à 4004 ans avant J.C. par James Ussher, archevêque d’Armagh et primat d’Irlande. L’an 5773 du manuscrit serait donc l’année 1769.
7 Épître selon saint Paul apôtre aux Éphésiens, chapitre V : « Que les femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur »
 
Original du document-Collection J.C.Robin
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Date de création : 01/11/2019 @ 16:03
Dernière modification : 01/11/2019 @ 16:03
Catégorie : CONTENU - POLICE DES MARIAGES
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