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JOURNAL DE MARCHE

DU CAMP DE

L’ÉCOLE D’AUTUN

DANS LES MAQUIS DE L’AIN

20 MARS – 3 SEPTEMBRE 1944

Reprise du texte de l’auto-édition réalisée collectivement en seulement 110 exemplaires par

Fernand COLLIGNON et le Colonel Raymond PEYTAVI

en 1984

AVANT-PROPOS

Le récit qui va suivre est la reproduction du Journal de Marche du Camp des Enfants de Troupe d’AUTUN dans les Maquis de l’Ain. Ce journal a été tenu et écrit par COLLIGNON dit RAPACE que nous avons toujours considéré comme notre chef « Enfant de Troupe ». Dans le camp il a été d’abord chef de groupe bazooka, puis adjoint au Commandant du camp. C’est à ce titre qu’il a tenu le Journal de Marche. Avec son accord, je l’ai complété à l’aide de mon journal personnel notamment pour les journées des 2, 3 et 4 mai qui m’ont paru être importantes. Il me paraissait par exemple indispensable de rapporter le récit de notre départ du Camp de THOL ainsi que l’organisation du camp qui a été réalisée a notre arrivée.

Avant le récit proprement il est je crois nécessaire de résumer succinctement et aussi fidèlement que possible les quelques mois qui ont précédé le départ au Maquis.

À la fin du mois de juin 1943 les Allemands chassent l’École d’Autun du Quartier Chareton à VALENCE où elle était repliée depuis le mois d’octobre 1940.

Dans la 2e quinzaine d’octobre 1943, l’École, devenue Établissement d’Éducation d’AUTUN, prend possession du CAMP de THOL dans le département de l’AIN. Ce camp est situé entre PONT-D’AIN et NEUVILLE-sur-AIN. Il se compose de baraquements légers dans lesquels ont été aménagés les dortoirs et les salles de classe. Seuls le foyer et le cinéma sont en dur.

À ces installations déjà sommaires s’ajoutent des moyens de chauffage précaires alors que l’hiver est très rigoureux et des rations alimentaires nettement insuffisantes par suite des restrictions. Cet ensemble rend les conditions de vie particulièrement pénibles. Elles atteindront un point tel qu’un soir de décembre, une violente manifestation collective (sous forme de monôme) aura lieu dans le camp, avec un seul slogan scandé par tous les élèves : « Du feu, à Bouffer ». Les études se poursuivent cependant tout à fait normalement.

L’école a été « civilisée » jusque dans son encadrement. Seuls quelques emplois administratifs sont tenus par des militaires de carrière en congés d’armistice. Malgré ou – à cause de cela – la notion de patriotisme est restée intacte parmi les élèves. Le lever des couleurs le matin a conservé tout le cérémonial militaire y compris les sonneries de clairon.

Une école ayant gardé intact son esprit militaire et qui se trouve transplantée au pied des Monts du BUGEY, dans le département où se trouve le Maquis le plus important de FRANCE, il était logique et inévitable qu’une rencontre Enfants de Troupe – Maquisards se produise. Déjà l’annonce du défilé des Maquis à OYONNAX le 11 novembre 1943 a fait passer un frisson parmi les élèves. Un coup de main, exécuté la nuit sur le magasin d’habillement par un camp du Maquis, va matérialiser à leurs yeux ces combattants de l’ombre.

Les premiers contacts Cadres du Maquis – Élèves ont lieu en janvier 1944. Des sixaines et des trentaines sont constituées. 150 enfants de troupe sont prêts à prendre le Maquis. Le départ est prévu pour le dimanche 6 février après-midi jour normal de sortie. Le samedi 5, les Allemands attaquent dans tout le département et principalement le BUGEY-VALROMEY. Le contact est perdu. Tout est à refaire.

En mars la liaison est rétablie, un nouveau départ se prépare, mais il est éventé par certains cadres. L’aumônier parvient à dissuader notre jeune chef qui renonce. À nouveau tout est remis en question. Fort heureusement les cadres du Maquis ayant reçu mission de créer le « CAMP D’AUTUN » n’abandonnent pas. Au mois d’avril, un premier petit groupe d’élèves ou anciens élèves les rejoignent à l’occasion des vacances de Pâques. Dès le retour de vacances le contact est repris entre le Lieutenant AUGÉ et RAPACE (COLLIGNON) et enfin le 2 mai dans la nuit le départ a lieu. Mais au lieu des 150 prévus en février nous ne sommes que 30, ce qui fera avec ceux qui sont déjà partis 52 enfants de troupe, pour arriver à 55 après le 6 juin.

Au lendemain de cet important départ la réaction au Camp de Thol fut décevante pour nous. L’aumônier, le Directeur, le Capitaine Major et un moniteur d’E.P. entreprirent une campagne de propagande anti-Maquis. Ils firent mettre en place un dispositif de garde autour du camp, pour empêcher ceux de nos camarades qui l’auraient désiré de venir nous rejoindre. Le lendemain l’école était licenciée et les élèves dirigés en convoi sur leurs familles. Ceux qui avaient pris le Maquis furent « renvoyés » de l’école par décision des autorités de Vichy avec le motif suivant : « A quitté l’école de nuit, sans autorisation ». Parmi les cadres, seul un professeur de philosophie Monsieur PACTUS dit SOCRATE se joindra à nous le 8 juin.

Aux 52 enfants de troupe qui étaient dans le 1er camp des bois de PRIAY il faut ajouter 14 civils qui ensemble vont constituer « Le CAMP des ENFANTS DE TROUPE D’AUTUN » ou « COMPAGNIE MAZAUD » du nom du chef qui les a commandés le plus longtemps. Après le débarquement les effectifs croîtront progressivement pour atteindre 110 le 2 août 1944.

Tous, ensemble, ils ont écrit les pages de ce journal.

Raymond PEYTAVI (RAMON)


 

LES PREMIERS JOURS DU CAMP 20 mars – 1er mai

Dans la première quinzaine de mars, le Lieutenant GAMBIER (AUGÉ), qui avait commandé durant l’hiver un camp sur le plateau de RETORD, reçut pour mission de former le camp d’AUTUN. Cinq enfants de troupe et quelques anciens du Maquis forment les premiers éléments. Ils installent leur cantonnement sur la colline au sud de SAINT-JEROME (canton de JUJURIEUX).

La vie du camp est très dure. Il faut descendre jusqu’au P.C. chercher le ravitaillement et remonter avec un gros chargement par des petits chemins, boueux le plus souvent. À flanc de montagne. Mais, malgré le mauvais temps et les nombreuses heures de garde, malgré l’inconfort et le manque de couvertures, le moral est splendide et une franche camaraderie règne.

Le 6 avril un coup de main fructueux sur les magasins de l’École d’Autun au Camp de Thol vient rompre la monotonie de cette vie.

Le 11 avril à midi, des détonations sourdes et des rafales de mitrailleuse font sursauter le groupe de jeunes. Une patrouille envoyée aussitôt en reconnaissance, revient une demi-heure plus tard, annonçant l’attaque du P.C. par les Allemands aidés de la milice. Étant peu nombreux (10) et mal armés, l’ordre de repli est donné. Le chef de camp étant au P.C., JO (MARIN) prend le commandement et en suivant le lit d’un torrent guide ses camarades jusqu’au sommet d’une montagne voisine où ils arrivent à minuit. Les jeunes subsisteront tant bien que mal, tapis dans les broussailles, sans eau, avec une ration alimentaire très réduite. Le lendemain soir, ils réintègrent leur grangeon1 abandonné par les boches. Aussitôt reposés, il faut qu’ils se préparent à partir pour aller s’installer en plaine.

Une marche de nuit harassante avec tout le « bidule » les amène dans les environs de PRIAY. Le Lieutenant AUGÉ et son adjoint l’Aspirant MAZAUD (SIGNORI) ont établi le nouveau camp dans les bois au N.0. de ce village. La forêt est en pente douce. Dans le bas coule un ruisseau pour la toilette. Une source captée dans un bloc de maçonnerie donnera l’eau potable. La vie sous la tente commence avec des pommes de terre comme nourriture. Sept nouveaux enfants de troupe nous rejoignent et nous formons une communauté vraiment homogène.

L’activité du camp commence. Deux expéditions sont montées et exécutées sur ordre du P.C. Départemental à PONT-D’AIN et à CERDON. Sous la direction de JO, la voie ferrée AMBÉRIEU-BOURG est sabotée à plusieurs reprises. Le 28 avril dans la nuit l’aide du camp est demandée pour récupérer un parachutage d’armes. Un avion a largué accidentellement les parachutes sur un terrain connu des Allemands. Tout le camp y participe. Durant toute la nuit les jeunes transportèrent les 27 tubes de 200 kg chacun : à 8 heures du matin, ils travaillaient encore. Revenus au camp, et pendant deux jours encore, ils durent travailler d’arrache-pied pour enterrer le matériel qui plus tard servira à armer les nouveaux arrivants.


 

LE GRAND DÉPART DU CAMP DE THOL – 2 mai

Dans l’après-midi les élèves volontaires pour prendre le Maquis ont été prévenus. La liste des affaires à emporter obligatoirement leur a été communiquée. Le paquetage comprendra Le sac « As de carreau », la musette Modèle 35, la toile de tente, une grande couverture, un couvre-pieds, le short, toutes les chemises, serviettes de toilette, chaussettes et le linge de corps, surtout ne pas oublier la ceinture de flanelle, enfin la gamelle, le quart, la cuillère, la fourchette et le bidon. Sur soi le treillis en meilleur état, chemise, pull-over, le béret et les brodequins cloutés les plus neufs.

Le rendez-vous est fixé pour 22H00, car tous les partants doivent être pointés« présents » à l’appel du soir. Le rassemblement s’effectue sans problème. À 22H15 après avoir reçu les consignes de sécurité (silence absolu, défense de fumer) la colonne s’ébranle, en file indienne, vers le fond du camp en direction de l’Ain, pour passer le grillage là où il n’y a personne.

Sitôt sortis du camp nous prenons la direction de PONT-D’AIN, ce qui surprend la majorité des partants qui croyait rejoindre les Monts du Bugey. À travers la lande nous gagnons OUSSIAT où se présente la première difficulté traverser la Nationale 84 sans être vus. Tout se passe bien et nous grimpons vers le Plateau de THOL par la route de PAMPIER. La nuit est devenue plus claire. Soudain la colonne s’arrête. Deux hommes en uniforme sombre et béret, apparemment armés, puisqu’ils portent ceinturon et baudrier, bref des gardes (nous ne saurons jamais de quoi) arrivent en sens inverse. RAPACE (COLLIGNON) discute un instant avec eux, puis nous reprenons la progression. Avant PAMPIER, virage à gauche et nous redescendons du plateau. Hormis RAPACE, personne ne sait plus où nous nous trouvons. Nouvel arrêt pendant lequel les ordres de prudence et de silence sont renouvelés. Il va falloir traverser une nouvelle route importante et une voie ferrée qui est gardée. Tout se passe sans encombre. La marche se poursuit en longeant le cours d’une rivière (le Suran). Nous sommes dans des pâturages. Des barrières en fil de fer ou barbelés les délimitent. Au début nous les sautons ou passons en dessous, puis comme elles sont trop nombreuses, les premiers les abattent pour passer plus facilement et gagner du temps. (Demain les paysans seront ravis !). Enfin, après trois heures de marche nous atteignons le but la Nationale 84 au Pont de VARAMBON. Par la route directe, en moins de trois quarts d’heure nous y étions.

En bordure de la route un camion est arrêté, tous feux éteints. Plusieurs inconnus armés stationnent à côté. Ce sont « ceux du Maquis » venus nous chercher. Serrements de main, présentation des inconnus « AUGÉ », « LA VOLIGE », « LA RAFLE », etc. mais le lieu n’est pas propice aux effusions. Nous embarquons dans le camion, un beau gazogène. Dans la traversée d’un bois d’assez grandes dimensions, le camion quitte la route goudronnée, s’engage dans un chemin de terre et après un kilomètre environ s’arrête. Nous sommes arrivés au camp. Il est plus d’une heure du matin. Des ombres arrivent on ne sait d’où. Ce sont nos camarades partis en mars ou mi-avril qui sortent des tentes pour nous accueillir. On nous apporte à manger : Boules de pain, beurre, gruyère le tout à volonté. Quelle aubaine pour les affamés permanents que nous sommes ! Il faut cependant se reposer. Demain nous monterons les tentes. Pour la nuit, chacun s’enroule dans les couvertures qu’il a apportées, le sac en guise d’oreiller. Bien peu parviendront à dormir par manque d’habitude du sol dur et surtout de la fraîcheur de la nuit qui nous pénètre malgré les couvertures.

LA VIE DU CAMP – 3 mai – 6 juin

3 mai : le lever du jour arrive montrant les arrivants de la nuit transis de froid. Heureusement le soleil se lève et vient nous réchauffer. Nous réalisons que nous avons dormi cette nuit dans un sous-bois parmi le muguet fleuri qui avec la chaleur montante embaume l’air. JACQUOT (DALBIEZ) cuisinier du camp apporte le « jus » bouillant. Nous nous regroupons autour de la marmite. Les derniers arrivés se découvrent entre eux. Le secret sur l’identité des partants avait été bien gardé et durant la marche de nuit nous n’avons pu nous reconnaître. Nous faisons aussi la connaissance des anciens du camp, notamment des civils. Après un copieux petit déjeuner (pain, beurre, gruyère à discrétion) nos chefs font comprendre que la discipline doit reprendre le dessus.

L’organisation du camp commence. Les groupes de combat sont constitués. Il y en aura 6 de 8 hommes chacun, Chaque groupe recevra un FM Bren avec 10 chargeurs, 4 mitraillettes Sten et 3 fusils. En plus des munitions correspondant à la dotation de son arme, chaque homme recevra 150 cartouches pour le FM et 2 grenades quadrillées « Mills ». Le 1er groupe commandé par LAROCHE (AMELIN) aura en plus un poste récepteur portatif à piles. Il aura la charge d’écouter la Radio de Londres aux heures d’émission des messages personnels. Le restant de l’effectif non affecté dans les groupes de combat est réparti entre le P.C. et 2 groupes de bazooka de 3 hommes chacun.

Une fois les affectations réalisées les tâches sont réparties. Une partie avec pelles et pioches va aux caches déterrer les armes. Ces armes proviennent d’un parachutage accidentel récupéré une semaine avant. Le restant installe les tentes et leur camouflage, afin de ne pas être repérés par l’aviation allemande. Dès que le campement est monté les armes sont distribuées et leur dégraissage commence aussitôt. Il durera toute la matinée. Après le repas de midi, où pour la première fois depuis longtemps nous avons pu manger à notre faim, les anciens nous apprennent à monter et démonter nos armes ainsi que la façon de les utiliser.

Dans cette même journée le service de garde, qui existait depuis l’installation du camp, est adapté aux nouveaux effectifs. Deux postes gardaient les accès du camp par la piste forestière. Chaque poste fut pris en charge par 3 groupes, chaque groupe montant la garde pendant 24 heures toujours au même poste. La faction est de 4 heures consécutives en sentinelles doubles servant le FM du groupe, ce qui donne 8 heures de garde par homme un jour sur trois.

Le 3 mai à la fin du jour, le Camp des Enfants de Troupe de l’École d’Autun est opérationnel.

L’ordre de bataille (cadres) est le suivant

— Chef de Camp AUGÉ. Adjoint MAZAUD (SIGNORI)

— Chefs de groupe de combat du N° I au N° 6

LAROCHE (AMELIN) SOUPE-AU-LAIT (RAFFIN) ZOZO (BERNARD) BOROZO (BROSSARD)

BOBY (CHASSARD) PHARE-D’AUTO (FORTEGUERRE)

— Groupes Bazooka : RAPACE (COLLIGNON) COUSIN (NORMAND)

— Responsable « explosifs » : JO (MARIN)

— Conducteur du gazogène : LA RAFLE (BOICHOT)

— Agent de liaison féminin : ADEE (VUARIN)

4 mai : Le camp est mis immédiatement dans l’ambiance. Dès le matin un petit commando s’empare du pain frais destiné aux Chantiers de Jeunesse. En moins de 4 minutes les boules sont transbordées du fourgon hippomobile dans notre camion.

Le soir une partie de l’effectif participe avec d’autres camps à un coup de main sur la Station-Magasin des Subsistances à AMBRONAY.

5 mai : Nouveau coup de main en plein midi sur la route BOURG-PONT D’AIN.

La camionnette transportant le tabac de la décade pour les habitants de

PONT-D’AIN est arraisonnée. Son chargement passe dans notre camion en moins

de 2 minutes.

7 mai : MAZAUD à la tête d’un commando va à la cure de PONT-D’AIN. Après avoir réveillé l’aumônier de l’École d’Autun et malgré sa résistance, les enfants de troupe prennent possession du Drapeau de l’École.

8 mai : Dans l’après-midi nous sommes avisés qu’il faudra en principe participer à un parachutage et en assurer la protection. Ce parachutage destiné à armer l’A.S. de PONT-D’AIN aura lieu en début de nuit. À 21H00 la Radio de Londres confirme l’opération par un message personnel « Le Petit Pêcheur chasse dans la rivière »

Le départ du camp a lieu alors que la nuit n’est pas encore tombée. Nous sommes allongés sur le plancher du camion sous une bâche. Mais cette bâche est légèrement soulevée et des dizaines d’yeux regardent. par-dessus les ridelles du camion. Nous traversons PONT-D’AIN, puis devant le camp de THOL (où le concierge, que nous connaissons tous, prend le frais assis sur une chaise) NEUVILLE et nous montons sur le plateau de THOL. Non loin du château en ruines, au milieu d’un bois se trouve une prairie dégagée : c’est le terrain prévu pour le parachutage.

Les groupes chargés d’assurer la protection sont mis en place. Des lampes électriques sont distribuées et les porteurs disposés dans l’axe du terrain. La nuit est claire, le ciel étoilé, pas de vent ; c’est la pleine lune.

Aux environs de minuit un ronflement de moteur se devine au loin et va grandissant. Un ordre est donné : Allumez les lampes. À l’horizon un feu clignotant approche. L’avion passe au-dessus de nous, vire et revient vers la ligne des lampes. Soudain 11 corolles s’ouvrent dans le ciel, Suspendus à ces corolles il y a des tubes les « containers ». La descente est rapide et l’atterrissage assez brutal. Novices an la matière, figés par la beauté de ce spectacle qu’ils découvrent, les baliseurs ont à peine le temps de faire un écart pour ne pas recevoir un container sur le crâne. L’avion salue des ailes et repart après avoir éteint ses feux.

Le plus rapidement possible les containers sont détachés, les parachutes repliés et le tout chargé sur le camion. Mieux vaut ne pas s’éterniser sur un terrain après un parachutage. Le retour s’effectuera par le même itinéraire qu’à l’aller. Nous sommes debout dans le camion, le FM en position sur le toit de la cabine.

Ce parachutage ne nous étant pas destiné, les armes seront remises à leur destinataire. Nous conservons cependant la corbeille d’osier dans laquelle nos amis anglais ont glissé quelques friandises lait condensé, chocolat, tabac et deux jarres en gré de 5 ou 6 litres de rhum blanc.

9 mai : La viande commence à manquer ainsi que le beurre et le gruyère. D’autre part le Capitaine ROMANS, chef des Maquis de l’Ain, doit venir inspecter et par la même occasion faire connaissance avec notre camp. Il faudra donc améliorer le menu. Un coup de main est décidé pour le soir même sur la fruitière de LEYMIAT. Le coup réussit parfaitement. Trois porcs sont abattus à la mitraillette après une poursuite épique. Les meules de gruyère et le beurre disponibles sont chargés sur le camion. Le gérant de la fruitière, collaborateur notoire notamment en ce qui concerne le ravitaillement est copieusement rossé pour l’inciter à réfléchir.

11 mai : Aujourd’hui le camp d’Autun et son Drapeau vont être présentés au Capitaine ROMANS, chef des Maquis de l’Ain. En plein bois a lieu notre première prise d’armes au Maquis. Nos cœurs débordent d’enthousiasme. Nous n’avons jamais aussi bien compris la Grandeur de la Cause pour laquelle nous sommes groupés. Plus de cinquante jeunes gars, tous en short et chemises bleues, le béret fièrement campé sur l’oreille sont figés au garde à vous en carré dans une laie forestière, contemplant leur emblème. Le grand patron arrive. Les larmes aux yeux, il embrasse fougueusement et respectueusement les plis sacrés du drapeau. La sonnerie « au Drapeau » est exécutée au clairon par DUBIB (DERONCHAINE). Puis le Capitaine ROMANS nous passe en revue, serrant la main de chacun.

Quel souvenir ineffaçable ! Une belle image, le vrai symbole de la Résistance ! N’oublions pas quelques belles figures du Maquis de l’Ain et qui sont témoins de la scène : le flegmatique Capitaine anglais XAVIER (HESLOP), le Capitaine CHABOT (GIROUSSE) officier d’active, notre chef de secteur et nos deux vaillantes agents de liaison MICHETTE (ROSENTHAL) et ADEE si aimées et respectées de tous.

La cérémonie terminée un véritable banquet nous réunira tous autour de tables fabriquées avec des rondins. Le menu préparé par JACQUOT et BIDOULE (HAAS) est un régal. Ils ont même réussi à faire des pâtisseries dans des fours improvisés creusés dans un talus. Le rhum blanc des jarres reçues lors du parachutage du 8 arrosera le café. L’ambiance est telle, qu’oubliant toute prudence, nous chanterons en chœur à la fin du repas. Le Capitaine ROMANS y va de sa chanson de « la Mariée » et nous arrivons même à faire chanter le « It’s a long way to Tiperary » au Capitaine XAVIER.

Après le départ de nos visiteurs, nos chefs réalisent que nous avons peut-être été fort imprudents aujourd’hui avec les sonneries et les chants. D’autre part, le dimanche précédent des promeneurs à la recherche du muguet sont tombés sur l’un de nos postes de garde. Les sentinelles ont dû leur demander de rebrousser chemin. Rester plus longtemps en ces lieux pourrait devenir dangereux. La décision est donc prise de déménager le camp et de changer de secteur.

12-18 mai : Le changement s’effectue de nuit. Deux rotations du camion seront nécessaires. Le nouvel emplacement est situé dans les bois, en bordure d’un étang à l’ouest de ROSSETTES. Une autre vie commence. Le silence va être de rigueur, car des coupes de bois se font à proximité. L’eau de l’étang est croupie et il nous faudra creuser des puisards qui ne nous donneront qu’une eau boueuse.

Les jours s’écoulent sans rien de particulier. Nous nous baignons au crépuscule, tout nus. La chaleur s’accentue. L’eau potable devient une obsession. Nous en arrivons à faire la cuisine au vin (comme le goût des pâtes et des haricots cuits au vin est bizarre !). Ce procédé de cuisson aura pour conséquence d’épuiser en deux journées nos réserves de « Pif » (le vin en argot du Maquis). Et par la force des choses, pendant plusieurs jours, il nous faudra boire l’eau des puisards. Certes elle s’est éclaircie mais le goût en est infect. Pourtant les quelques caractères formant notre vie propre ne disparaissent pas.

« L’amour des armes ! » chacun de nous se rappelle encore la première minute où il posséda son arme. Comme il l’admirait ! Comme c’est beau une mitraillette ! Que de soins méticuleux ! « Aimez votre arme autant qu’une femme » avait dit le chef en nous la remettant. Quelle fierté de porter le revolver à la ceinture ! C’est à celui qui confectionnera la plus belle cordelière avec les cordes des parachutes.

« Quelle insouciance ! » qui de nous réfléchit une fois seulement au danger qui plane sans cesse. Nous n’y pensons pas, nous le désirons. Nous voulons agir, nous voudrions la bagarre. Lorsque le chef rentre d’une mission il est assailli. À peine a-t-il parlé de coup de main que les doigts se lèvent. C’est à qui se placera au premier rang. On entend de toute part des « moi » à n’en plus finir. Le chef désigne alors ceux qui participeront au coup. Les heureux élus bondissent de joie, gagnent leur tente, préparent leur arme, vérifient les chargeurs et se mettent en tenue de coup de main, identique pour tous : treillis kaki, béret, ceinture de flanelle autour du cou, brassard jaune à tête de mort. Ceux qui restent savent que leur tour viendra demain ou après-demain.

Le commando est bien vite au camion. LA RAFLE un tout petit, agile comme un écureuil, nerveux comme un singe, noir comme du cirage, s’agite auprès du foyer du gazogène de son Berliet. Tout le monde se met sous la bâche et c’est le départ. La nuit tombe, le camion sort du bois, on roule traversant les villages à toute vitesse. Les habitués connaissent le camion, les uns sont admiratifs, les autres referment bien vite la porte. Sur la Nationale parfois on croise d’autres camions. Puis c’est l’arrivée. Au signal, la bâche s’envole, en un clin d’œil tout le monde est à terre, les ordres pleuvent brefs, chacun s’active. Tout est mené rondement (en gare de Lagnieu deux tonnes de café vert destiné aux Allemands sont récupérées : 3 minutes ce sera le temps écoulé entre l’arrêt du camion et le redémarrage). La même atmosphère règne que ce soit pour le transport d’armes, de ravitaillement venant du P.C. ou pour n’importe quel déplacement.

La camaraderie est totale entre nous, pas d’égoïstes, pas de tire au flanc. Nous sommes jeunes. L’enthousiasme règne en maître et la bonne volonté qui guide chacun de nous pallie le manque d’expérience. Il existe un entrain formidable. Pour meubler nos heures creuses, des séances de sport s’organisent boxe, lutte. On taille des baguettes de noisetier pour faire de l’escrime. POPEYE (GANGLOFF) et ZÉBU (GAUTHIER) sont les champions. D’autres sous la houlette de DUBIB organisent des parties de poker, les enjeux étant des cigarettes. (En effet la plus grande partie d’entre nous est sans argent et aucune solde n’est prévue au Maquis pour les célibataires que nous sommes. Qu’en ferions-nous d’ailleurs ?). Le plus malin de tous est MUCHMAN (MERCIER). Il s’est procuré du crin de pêche, des hameçons et du fil de fer. Avec ce matériel élémentaire, il améliorera l’ordinaire de son groupe en prenant des carpes dans l’étang et en capturant des lapins au collet.

19 mai : Une opération importante va avoir lieu ce soir. Depuis quelques jours un peloton de G.M.R. (35 hommes) est à PONT-D’AIN. Ils gardent le carrefour des QUATRE-VENTS où ils ont installé un blockhaus de sacs de sable avec une mitrailleuse Hotchkiss à l’intérieur. Leur Q.G. est à l’hôtel du PONT. Nos chefs ont décidé de les neutraliser afin de s’emparer de leur armement et de leur équipement. Nous avons un complice dans leurs rangs MICHEL (SOKOLOFF).

Tout l’effectif est dans le coup. MAZAUD commandera l’opération. Elle doit être réalisée pendant la faction de MICHEL. Nous commençons à embarquer quand un bruit de moto se fait entendre. Un agent de liaison de l’A.S. vient prévenir que 200 G.M.R. convoyant des explosifs viennent d’arriver à PONT-D’AIN et vont y passer la nuit. La rage au cœur nous débarquons du camion et regagnons nos guitounes.

L’ATTAQUE DES G.M.R. à PONT-D’AIN – 20 MAI

Le coup est décidé pour ce soir. JO et SOUPE-AU-LAIT sont allés repérer les lieux et ont bien préparé l’opération. Les ordres ont été donnés au camp même. Chacun se voit déjà sur le terrain qu’il connaît à fond. Mais gare, la mitrailleuse doit être en position au carrefour des Quatre-Vents et deux F.M. sont postés aux fenêtres de l’hôtel du Pont. Surprise, à notre arrivée, nous constatons que le blockhaus est vide. Ils se sont tous repliés dans l’hôtel. Le groupe BOBBY est chargé d’assurer la protection aux Quatre-vents et de neutraliser la gendarmerie. Un petit groupe va à la poste pour rendre le central téléphonique inutilisable. Les cinq autres F.M. et les deux bazookas contournent l’hôtel par la voie de chemin de fer. Trois F.M. et le groupe bazooka COUSIN se dirigent par les bords de l’Ain face à l’hôtel et prennent position sur le jeu de boules. Les deux autres F.M. se placent sur le pont de chemin de fer pour battre les fenêtres arrières. Le groupe bazooka RAPACE se place derrière l’hôtel.

La petite comédie commence. Quatre jeunes PAT (FAIHY), TOTONE (CHAPELIER), MICKEY (ANDREJINI) et DÉDÉ (GHESQUIERE) simulent des gardes-voies rentrant à la maison. Arrivés à la hauteur des deux G.M.R. de garde ils les neutralisent sans aucune difficulté. Dans la nuit, d’une voie de stentor, MAZAUD les somme de se rendre. Un remue-ménage se fait dans l’hôtel pendant qu’en bas MICHEL joue aussi son jeu en criant « Chef, rendez-vous, ils vont nous tuer ». Mais il semble que le Lieutenant des G.M.R. ne veuille pas déposer les armes. MAZAUD reprend « trois minutes pour vous rendre » puis il fait l’appel « 1ʳᵉ pièce en batterie » – « prêt » – « 2e pièce en batterie » – « prêt », etc. « plus qu’une minute ». L’appel des pièces a permis à l’officier de Vichy de réaliser que l’hôtel était encerclé. De plus ses hommes, nous l’entendons, le supplient de se rendre. Quelques secondes après la dernière sommation un cri monte de l’hôtel « nous nous rendons, nous nous rendons » et une cascade d’armes – mousquetons et pistolets – sont jetés par les fenêtres.

Nous investissons l’hôtel où nous récupérons la mitrailleuse et un F.M. 24-29. Les 35 G.M.R. sont regroupés dans la rue où nous les faisons déshabiller. Nous prenons leurs uniformes, tout leur équipement, en particulier les casques et les sacs à dos et bien entendu toutes les armes et les munitions.

Quel effroi parmi les 35 pauvres types alignés en chemise quand SOUPE-AU-LAIT les interpelle de sa grosse voix et les passe en revue de son air le plus méchant pour reconnaître un soi-disant Waffen S.S. ! Il veut aussi donner le change pour permettre à MICHEL, G.M.R. et qui nous a aidés, de partir avec nous au Maquis sans crainte de représailles pour sa famille.

C’est en chantant 'vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine » que nous quittons PONT-D’AIN, laissant les G.M.R. fort navrés de leur aventure. En partant, nous apercevons les habitants qui ont assisté au spectacle derrière les volets entrebâillés de leurs fenêtres.

Au lendemain de cette opération nous, que MICHETTE a baptisés « les bébés », sommes le premier camp des Maquis de l’Ain à posséder une mitrailleuse. Nous conserverons aussi tout l’équipement, surtout les sacs, et les pistolets. Le F.M. français et les mousquetons partiront armer d’autres maquisards. Il est préférable d’avoir des armes utilisant toutes les mêmes munitions. Quant à notre chef MAZAUD, il a fait une acquisition merveilleuse dans ce coup de main. Il a pris la mitraillette Thomson du Chef de détachement, baptisée aussitôt ROSALIE.

21 mai – 5 juin : Nous avons dormi tard, car la nuit a été courte. Au réveil chacun admire la mitrailleuse HOTCHKISS. Quel engin ! Un ensemble canon culasse avec deux poignées pour le tireur, qui se pose sur un trépied d’au moins 75 cm avec un pied siège. Les chargeurs sont des lames rigides de 25 ou 30 cartouches. L’arme est impressionnante mais quel poids ! (50 kg). Nous sommes fiers de l’avoir. Cependant, d’instinct, nous pensons qu’elle n’est pas adaptée à des opérations genre coup de main comme nous le pratiquons.

Le coup de la nuit a rapporté autre chose de bien plus intéressant à notre échelon de vrais sacs tyroliens modernes, légers et avec des bretelles rembourrées. C’est sans regrets que nous abandonnons nos « As de carreau » qui datent de la guerre 14-18. Certains aussi conserveront les pistolets 7,65 en dépit de l’ordre reçu de les restituer. Enfin d’autres sont heureux d’arborer un beau casque français.

La vie devient routinière et semble ennuyeuse. Nous améliorons notre couchage en faisant des litières à l’aide de sacs et de feuilles mortes. L’humidité du sol nous touche moins la nuit.

Heureusement des ordres de sabotage à outrance arrivent. JO, le responsable des explosifs entre en action. Il nous apprend à préparer les charges. Il distribue à chacun les quenelles de plastic et la vaseline. C’est à qui malaxera le mieux. Par contre seul JO dispose le « primaire » (détonateur) et le cordeau détonant sous nos yeux émerveillés. C’est également lui qui les dispose dans la musette, avec mille précautions. La nuit venue il passe la musette sur son épaule et enfourche une bicyclette. Les heureux élus désignés pour l’accompagner (deux, trois maximum) font de même et en route pour une nuit passionnante.

JO a son coin favori la grande courbe du pont de CONTENSON. Le disque de la gare de PONT-D’AIN le passionne également. Toutes les nuits, avec une équipe différente, JO est présent à son poste. Résultat, la ligne AMBÉRIEU-BOURG est coupée dix jours de suite. Une charge, déclenchée au bon moment, fait dérailler un train de marchandises, transportant du ravitaillement pour les troupes allemandes de la Côte d’Azur. L’approvisionnement du camp est assuré pour huit jours (œufs, cabris, poulets, oies). Jamais un train de voyageurs français n’a été mis en péril, car les sabotages tenaient toujours compte des horaires de ces trains.

L’attaque des G.M.R. à PONT-D’AIN a fait du bruit. Vexés, ceux-ci multiplient, le jour, les barrages sur les routes. Le 1er juin, le Lieutenant AUGÉ et LA RAFLE partent avec le camion pour BOURG. Vers midi, LA RAFLE revient à pied, seul, complètement affolé. Il nous explique son aventure. Avant LA VAVRETTE, ils ont aperçu un barrage établi sur la route par les G.M.R. Arrêt pile du camion et chacun saute de son côté. Le conducteur réussit à rejoindre les bois et à se sauver, mais AUGÉ est capturé. En fin d’après-midi, alors que personne ne pense plus le revoir, AUGÉ arrive au camp, trempé de sueur, le visage égratigné et les genoux en sang. Nous apprenons par lui, qu’alors qu’on le transférait à BOURG, il a réussi à échapper à son garde du corps et à rejoindre le bois malgré les coups de feu tirés sur lui. Une balle lui a éraflé le genou. Tout se termine bien, mais nous avons perdu notre seul moyen de transport.

Nous ne pouvons rester sans véhicule. Un camion nous est indispensable pour le ravitaillement, le transport et les coups de main. Dès le lendemain LA RAFLE et JO partent en embuscade sur la route de LYON. En fin de journée, ils reviennent au camp avec un nouveau camion qu’ils ont « réquisitionné », un gazogène comme le précédent. En anciens très avisés, ils ont d’ailleurs fait coup double. Le plateau est chargé de fûts de Côtes du Rhône. Une acclamation salue cette nouvelle. Voilà plus de 8 jours que nous ne buvons que l’eau nauséabonde des puisards et du café. Sitôt déchargés, l’un des tonneaux est mis en perce. Malgré une distribution limitée, car MAZAUD est prudent, une gaîté inhabituelle règne sur le camp au début de la nuit. Et l’on entend même JEANNOT (MOMPERYROUX) répéter d’une voix hésitante « c’est traître les Côtes du Rhône ».

Pour assurer le ravitaillement en viande fraîche AUGÉ achète une vache dans une ferme et la fait amener au camp. Comme nous avons un boucher parmi nous, BOUCHER (CORRAND), l’abattage aura lieu sur place. Trois balles de colt seront nécessaires pour la tuer. BOUCHER et ses aides s’affairent pour peler et vider la bête avant de la dépecer. On l’ouvre elle était pleine et sur le point de mettre bas. À la demande de LAROCHE, après avoir débité la vache, notre boucher s’occupe du veau. Le soir même le 1er groupe (LAROCHE) déguste une délicieuse tête de veau vinaigrette. La peau du veau et de la vache n’est pas perdue. BIDOULE se confectionne une paire de sandales et JEANNOT et LA BOULANGE (LACROIX) un étui à revolver très « cow-boy ».

L’ATTAQUE DU DEPOT DE LA GARE D’AMBÉRIEU – 6 juin

Une deuxième prise d’armes doit avoir lieu en présence du Capitaine ROMANS et de CHABOT. De bonne heure nous voyons arriver non pas le grand patron, mais CHABOT accompagné de LOUISON et d’un inconnu2.

Le chef de secteur nous annonce que le débarquement allié a commencé ce matin à l’aube en Normandie. Un « hourrah » fuse spontanément. Nous ne pouvions pas être au courant, car pour économiser les piles, l’écoute de la radio ne se fait que le soir après 8 heures. Il nous annonce également que ce soir le camp d’AUTUN mènera sa première vraie opération de guerre l’attaque du dépôt de la gare d’AMBÉRIEU afin de saboter et rendre inutilisables les locomotives qui y ont été rassemblées. Ce dépôt est gardé par les Allemands. Des cheminots résistants nous serviront de guides.

Le dépôt de la gare d’AMBÉRIEU est le plus important dépôt de matériel ferroviaire à la disposition des boches dans la région. Les Allemands y ont regroupé une soixantaine de locomotives dans la rotonde. Elles sont destinées à l’armée KESSELRING qui bat en retraite en Italie. De plus dans ce dépôt se trouve la seule grue de 50 tonnes du secteur qui sert à dégager les voies lors des déraillements.

Ce sabotage est capital. L’aviation alliée a effectué un raid aérien qui a manqué la gare, mais a causé des victimes dans la population civile. Il faut absolument éviter un deuxième bombardement.

L’opération a été préparée par le Capitaine CHABOT, aidé par LOUISON et un responsable des cheminots résistants. Elle est basée sur une constatation faite par les cheminots lorsque les sirènes annoncent une alerte aérienne, tous les Allemands descendent dans les abris. Partant de cela, des Résistants d’AMBÉRIEU iront à la poste, neutraliseront le veilleur de nuit et actionneront les sirènes déclenchant l’alerte aérienne. Des groupes de Maquisards portant des explosifs guidés par les cheminots pénétreront dans la rotonde. Ils déposeront les charges explosives sur le piston gauche des locomotives après avoir déclenché le crayon retard. D’autres groupes saboteront la plaque tournante, la grue et le maximum de machines-outils.

La nuit est tombée lorsque nous quittons le camp à bord du camion conduit par LA RAFLE. À 500 mètres du carrefour d’AMBÉRIEU, nous débarquons. Partant de là, nous, les « bébés » selon l’expression de MICHETTE, entamons la marche d’approche sous les ordres de MAZAUD (AUGÉ blessé n’a pu venir). La nuit est noire et il bruine. Nous passons au pied de la tour SAINT-DENIS. « Si ça tourne mal ou que vous vous égariez ce sera le point de ralliement » rappelle notre chef. Nous gagnons le pont sur 1'ALBARINE, à environ 300 mètres des palissades du dépôt. Nous y trouvons le Capitaine CHABOT, LOUISON, ainsi que dix cheminots qui doivent nous conduire pour déposer les charges. Les pièces F.M. vont prendre position pour assurer la protection et le recueil. Le reste qui porte les charges dans des musettes est divisé en 10 éléments conduits chacun par un cheminot.

La fausse alerte aérienne sonne comme prévu. Nous partons. Comme d’habitude, les boches vont certainement gagner les abris. Nous pénétrons dans le dépôt par une brèche dans la palissade. Nous sommes tous entrés, lorsqu’un Allemand qui n’avait pas encore rejoint son abri est alerté par le bruit et tombe sur un de nos groupes3. SOUPE-AU-LAIT se précipite sur lui pour le désarmer. Le boche gesticule, gueule, se jette sur le Lieutenant MAZAUD. Une lutte au corps à corps s’ensuit, MAZAUD tente mais en vain d’étrangler son adversaire. Finalement, le Capitaine CHABOT, après avoir laissé à l’allemand le temps de se relever, l’abat de trois coups de revolver. Une fumée verte monte aussitôt. Des détonations retentissent de tous les côtés, la bagarre est commencée. Nous jouons à cache-cache avec les « Fritz » entre les wagons et les locomotives. Ceci n’empêche aucun groupe d’atteindre son objectif et de poser les charges commandées par des crayons allumeurs d’une demi-heure. Quelques groupes rejoignent le pont, leur mission étant remplie. Mais la bagarre continue, ça tire de tous côtés. POPEYE se met tout à coup à rechercher le pistolet du boche avec sa lampe électrique sans se préoccuper du billard où il se trouve. MAZAUD, POPEYE et RAPACE partent à deux reprises à la recherche des isolés. Une partie de l’effectif et les Allemands sont encore dans le dépôt lorsque les locomotives commencent à sauter. Quelques-uns rejoignent, mais nous laissons cinq isolés4. La tour SAINT-DENIS qui devait indiquer le point de ralliement était invisible en raison de la pluie et du plafond très bas.

Le résultat est magnifique. 52 locomotives, une plaque tournante et 10 machines-outils sont hors d’usage.

Un Allemand tué. Chez nous un blessé léger5.

LA SORTIE DE L’OMBRE

LES OCCUPATIONS DE PONT D’AIN – 7 juin – 13 juin

Le débarquement qui a eu lieu, le succès total de l’opération d’AMBÉRIEU ont monté le moral au zénith. Pourtant les conditions de vie sont pénibles. Il pleut depuis plusieurs jours, les tentes sont traversées et nous couchons sur un sol très humide. Il est difficile de dormir. Malgré tout cela et du pain détrempé la gaieté règne au camp. Nous apportons un soin jaloux à l’entretien de nos armes. Nous brûlons d’envie d’agir et nous n’attendons plus que les ordres. Ils ne tardent pas. Le 8 juin à l’aube tout le camp va entrer en action.

PREMIÈRE OCCUPATION DE PONT D’AIN – 8 – 9 juin

8 juin : Dès le matin les groupes BOROZO et BOBBY et le groupe bazooka RAPACE, soit un effectif de 19 hommes, occupent PONT-D’AIN. Ce village, situé au carrefour des routes LYON-GENÈVE et DIJON-MODANE a une importance stratégique considérable. L’occupation se fait très rapidement. Le central téléphonique est détruit, la gendarmerie neutralisée avec la complicité des gendarmes eux-mêmes. Une équipe de travailleurs recrutée lors du passage dans les hameaux voisins abattent des arbres sur les quatre routes pour établir des barrages.

Dans le même temps les groupes SOUPE-AU-LAIT et LAROCHE établissent un important barrage au MAS POMMIER, à 2 km de PONT-D’AIN sur la route de BOURG. Nous sommes ainsi bien couverts sur l’axe nord. Enfin les groupes PHARE-D’AUTO et COUSIN occupent DOMPIERRE coupant ainsi la route BOURG-CHALAMONT.

L’effectif est réparti sur trois barrages. Les habitants du village, effrayés tout d’abord par notre audace, deviennent vite très sympathiques lorsqu’ils nous reconnaissent. Nous étions au camp de THOL et vivions souvent parmi eux. Les enfants de troupe sont bien connus à PONT-D’AIN. Quelques automobiles, les cyclistes, les piétons circulent aux abords des barrages. Les consignes sont simples laisser entrer dans le dispositif mais empêcher d’en sortir.

Tout en poursuivant le renforcement des barrages, nous attendons l’arrivée éventuelle des boches. De quel côté viendront-ils ? Vers 16 heures une traction avant se présente sur le barrage de la route d’AMBÉRIEU. Il est tenu par quatre hommes avec un bazooka. Les arbres viennent à peine d’être abattus et le F.M. est encore en position à l’entrée du pont à plus de 200 mètres. La sentinelle OX (LEMARCHAND) se présente à la portière. Zut ! ce sont des Allemands. OX a juste le temps de bondir dans le fossé. GRUN (GROS) en position derrière le premier arbre lâche une rafale qui étend le boche qui descend de la voiture. La fusillade éclate. GROS-NÉNÉ (BARIL) et TOM (THOMAS) servants du bazooka arment leur pièce. La voiture est à 30 mètres. La fusée passe 20 centimètres au-dessus du toit de la voiture. Mais les chleuhs ne perdent pas leur temps et arrosent le barrage de grenades pendant que la traction fait demi-tour. Les deux servants parviennent à s’abriter dans le fossé. La voiture repart à toute allure. Pas de blessé, mais c’est un échec. La rage au cœur le groupe raconte cette aventure. GROS-NÉNÉ, tireur au bazooka, jure ses grands dieux que dorénavant il visera toujours très bas. C’était la première fusée qu’il tirait. Il n’avait jamais pu s’entraîner auparavant.

Nous faisons creuser un trou à proximité du barrage et après avoir enlevé ses chaussures et ses chaussettes, nous y enterrons le feldwebel resté sur le carreau. Et d’un ! Mais quelle déveine ! Nous aurions pu en avoir quatre et la voiture par-dessus le marché.

Ils ne tarderont certainement pas à revenir. Pourtant la soirée et la nuit sont calmes. Au matin nous tenons toujours nos postes. Nous faisons construire des barrages en avant du pont, un peu plus éloignés du village. Cette fois-ci le F.M. est en place avec le bazooka. Vers 10 heures, à 100 mètres du poste, un side-car apparaît, suivi d’une traction camouflée, de trois camions et d’un autocar. Nous les attendions, ils sont là.

Le feu est ouvert F.M., bazooka, fusils et même les Sten malgré la distance. C’est tellement passionnant de tirer sur les boches. Nous les voyons gicler des camions et s’aplatir dans les fossés. Le side-car est allé à la renverse. Malheur ! le F.M. s’enraye. RAPACE, chef de la pièce de bazooka tire trois obus sans lunettes. Aucun coup ne porte. Pour lui aussi c’est son premier tir. La fumée de la première fusée l’a aveuglé et il a envoyé les deux autres à l’aveuglette. Nous continuons à tirer au fusil mais les Allemands ont progressé avec une rapidité étonnante. Ces gens-là connaissent leur métier. Ils tirent déjà sur nos flancs. Nous sommes onze sans arme automatique. Nous nous replions sur le deuxième barrage où nous résistons quelque temps encore. Un arrêt à un troisième barrage et après il va falloir franchir le pont. Les boches cessent de tirer. Où sont-ils ? Un des nôtres avance mais est bientôt stoppé par une rafale de mitrailleuse. Il est indemne. Cela nous a cependant permis de repérer leur position. Ils occupent le bas du BLANCHON. Nous repassons le pont sans pertes et nous prenons position derrière le barrage qui est en bout de pont. Le F.M. est enfin remis en état. Mais ils sont vraiment trop nombreux. Il y a deux heures que nous nous battons. L’ordre d’évacuer PONT-D’AIN arrive. Nous décrochons vers la section qui tient le MAS POMMIER.

Au MAS POMMIER, le 8 vers 11 heures une traction arrive sur le barrage. RAMON (PEYTAVI) de garde à ce moment-là, s’avance. Un homme descend du véhicule. Surprise ! Ce n’est autre que Monsieur VEISSEIRE, le Directeur de l’École au camp de THOL. Il est littéralement vert de peur. Tout tremblant il décline son identité et son titre. RAMON lui répond « je le sais, je suis un élève de l’École d’Autun ». Le sourire revient. « Alors vous allez me laisser passer ». » Rien à faire, j’ai des ordres ». RAMON lui indiquera cependant le chemin de contournement qui lui permettra de rejoindre THOL en évitant tous les barrages.

Un peu plus tard, un camion apparemment civil, se présente à l’extrémité de la ligne droite à 500 mètres. Il vient vers nous et soudain fait demi-tour et repart vers BOURG. D’une rafale de F.M., à 400 mètres BOMBO (PROUVEUR) le stoppe. Le camion revient vers nous. L’un des passagers a été légèrement blessé à la face par une balle. Le conducteur explique qu’apercevant le barrage il a pris peur. Lui aussi pourra rejoindre sa destination par les petites routes.

Le reste de la journée, la nuit et le lendemain matin plus aucun véhicule ne se présente sur le barrage. Vers 10 heures, nous entendons tirer à PONT-D’AIN. Nos camarades sont donc attaqués. Lorsque la section BOROZO, qui se replie après la bagarre, arrivera sur nous, nous lèverons le barrage. Tous ensemble nous rentrons au camp. Nous ramenons avec nous quelques civils volontaires qui vont grossir nos effectifs.

À DOMPIERRE, PHARE-D’AUTO et COUSIN aussitôt arrivés, établissent des barrages au carrefour de la route BOURG-CHALAMONT en faisant abattre des arbres. Les deux jours passent sans que rien ne se produise. Seule activité, un petit élément du groupe rendra les honneurs militaires lors des obsèques d’un inconnu fusillé par les Allemands quelques jours auparavant. Le détachement de DOMPIERRE rejoint le camp en même temps que le reste du camp.

DEUXIÈME OCCUPATION DE PONT-D’AIN – 11 juin

En rentrant au camp chacun commente les combats de PONT-D’AIN. La réflexion que l’on entend le plus est « Ah ! si tout le camp avait été là ».

Le soir un violent orage s’abat sur nous alors que les tentes ont été démontées, en vue d’un départ qui, celui-là, sera définitif. La nuit est fraîche et nous sommes mouillés.

La journée du 10 est consacrée à sécher vêtements et couvertures et à l’entretien des armes. Les volontaires venus avec nous hier sont équipés et armés.

Le groupe PIF (BADOUX), le 7e, est créé. PIF est un ancien enfant de troupe. Sergent d’active, il commandait le détachement de sénégalais du camp de THOL. Comme il connaît le fonctionnement de l’HOTCHKISS, c’est à lui que la mitrailleuse est affectée. Le tireur en sera JESUS-CHRIST (CADOZ), qui a fait la campagne 39-40. Le nom de guerre insolite qui lui a été attribué, décrit parfaitement la tête du personnage.

Nos chefs ont certainement entendu nos réflexions, car le soir, le Lieutenant AUGÉ nous annonce que le lendemain de bon matin nous allons réoccuper PONT-D’AIN et son carrefour. Tout l’effectif, y compris le nouveau groupe avec sa mitrailleuse, y sera.

Nous quittons le camp de très bon matin avec tout notre barda. Les sacs sont très lourds et nous voici de retour à PONT-D’AIN. Nous apprenons que les boches n’ont pas pénétré dans le village, la dernière fois. Ils venaient simplement récupérer leur mort qu’ils ont déterré. Les habitants sont visiblement mécontents de notre précédente intervention. « Quelle idée d’occuper un carrefour aussi important avec de si faibles forces ». Ils ne comprennent pas notre désir d’en découdre avec l’ennemi.

Cette fois-ci, nous arrivons plus gonflés que jamais. Nous sommes forts et nous les attendons de pied ferme. La mitrailleuse est installée sur la colline de la CATHERINETTE. Elle peut battre les routes de BOURG, LYON et AMBÉRIEU. Nous n’avons rien à craindre par la route de GENÈVE, car d’autres unités nous protègent à CERDON et PONCIN. Cette mitrailleuse, orgueil du camp, nous procure un sentiment de sécurité et de supériorité incroyables.

Les barrages sont rétablis et renforcés. La route de BOURG est interdite sur plus de 150 mètres par des arbres abattus. Le groupe PHARE-D’AUTO a la charge de la route de LYON. Il est flanqué par le groupe LAROCHE en position dans une tranchée au pied du pont de chemin de fer, sur les bords de l’Ain. Ce groupe a pour mission d’interdire l’accès du village par infiltration ennemie le long de la rivière d’Ain. Enfin le groupe SOUPE-AU-LAIT tient le pont routier face à AMBÉRIEU. Notre chef AUGÉ a conservé une importante réserve qui pourra intervenir en n’importe quel point du dispositif en cas d’attaque. De plus, il faudra chaque jour établir un roulement entre les groupes pour garder les barrages. (Nous sommes vraiment d’un optimisme débordant).

La journée se passe calmement. Seuls se posent quelques problèmes de ravitaillement. En effet, nous n’avons pas de roulante et notre Service « Intendance » est inexistant. Nous arriverons cependant à avoir à midi un casse-croûte consistant.

Sur le soir des nouvelles nous parviennent. Une colonne allemande remonte de LYON pour ouvrir la route. L’A.S. de GÉVRIEUX, faute de défenses naturelles, cède rapidement. À 20 heures, ils arrivent sur nous. Ils sont environ 250, précédés par deux automitrailleuses et appuyés par des mortiers. Derrière eux suivent des miliciens.

C’est notre mitrailleuse qui engage le combat. Elle tire sur les camions qui se présentent. Le groupe PHARE-D’AUTO qui tient le pont sur le SURAN entre lui aussi dans la danse. Les groupes de réserve arrivent en renfort. Pendant deux heures nous nous battons avec acharnement. La nuit arrive et nous ne pouvons envisager de tenir le village la nuit. L’ordre de repli est donné. Une dernière résistance le long de la ligne de chemin de fer couvre le décrochage. Le regroupement s’effectue au milieu de PONT-D’AIN sur la route de NEUVILLE, alors que la nuit est tombée. Nous n’avons eu aucune perte.

Nous constatons que les Allemands n’ont pratiquement pas utilisé leurs véhicules blindés dans ce combat, sinon pour tenter de neutraliser notre mitrailleuse. Sans doute craignent-ils nos bazookas. Par contre encore une fois ils ont très bien manœuvré pour contourner nos positions. Nous sommes contents, car nous nous sommes bien battus, tenant au maximum sans jamais s’affoler.

À pied, dans la nuit nous partons vers NEUVILLE-SUR-AIN, et par un sentier impossible nous grimpons sur la roche de BOSSERON. Nous y passons la nuit, gardés par le groupe des « guérilleros » espagnols et l’A.S. de NEUVILLE-PONCIN.

Après une nuit à la belle étoile le réveil a lieu de bon matin. Pas de toilette, car il n’y a pas d’eau. Pas de café non plus, nos chefs n’ont pas encore résolu les problèmes d’intendance. Nous bouclons nos sacs, car il faut reprendre la route. Un ordre vient d’arriver de nous replier sur CORLIER. Le temps est très beau, la journée s’annonce magnifique. Au rassemblement nous avons la joie de découvrir SOCRATE (PACTUS) parmi nous. C’est le Professeur de philosophie de l’École d’AUTUN. Malgré une légère claudication et bien qu’il soit jeune marié il a choisi de se joindre à nous.

Nous descendons de la roche de BOSSERON et prenons la route de PONCIN. La traversée du village s’effectue colonne par trois, au pas cadencé, en chantant. La mitrailleuse suit portée sur un chariot. Elle est décidément très lourde. À la sortie nous nous arrêtons devant l’hôtel Sibuet. L’ordre arrive d’ouvrir la boite de ration « K » américaine, que chacun garde dans son sac depuis le premier jour, et de manger. Il était temps ; nos jeunes estomacs criaient famine. Nous n’avons rien mangé depuis hier midi.

L’ouverture de ces boîtes provoque l’émerveillement par leur contenu. Nous en extrayons d’abord un petit étui de trois cigarettes américaines, puis des biscuits, deux petites boîtes de conserves « loafed pork » et « cheese » avec une petite clef pour les ouvrir, des bonbons vitaminés, un sachet de sucre en poudre et un sachet en alu marqué « Nescafé ». Nos connaissances en anglais permettent d’en déchiffrer le mode d’emploi. Nous prenons de l’eau bouillante à l’hôtel. Nous versons la poudre contenue dans le sachet alu dans cette eau et à notre grand étonnement nous obtenons instantanément un breuvage au goût de café. Notre admiration pour les Américains grandit encore. Ils sont vraiment inégalables.

Nous étant restaurés à la mode américaine (le pain nous a beaucoup manqué) la colonne reprend la route. La chaleur commence à se faire sentir. Nous traversons LEYMIAT (avec une pensée pour sa fruitière), puis PONT DE PRÉAU et nous attaquons la montée du col du MONRATIER. La chaleur devient de plus en plus forte. Nos sacs sont très lourds. La courroie de la musette qui contient les munitions nous scie littéralement l’épaule. Il faut également porter son arme. De plus, dans chaque groupe, chacun son tour, doit porter le F.M. Ce sont 10 kg 500 qui viennent s’ajouter à cette charge. Nous sommes des adolescents sans entraînement. Les sept kilomètres de montée sur CHATILLON DE CORNELLE, avec une chaleur très forte, sont un véritable calvaire. Mais la volonté farouche l’emportera et nous arrivons tous. Le soir nous soignons nos pieds, pleins d’ampoules. Heureusement des maquisards du secteur nous ont préparé un repas chaud. Cuisiniers de fortune, ce repas est quasiment immangeable, mais nous sommes affamés. La nuit la paille d’une grange nous paraît le plus douillet des lits, après tant de nuits sur la dure. Nous pouvons enfin commencer à récupérer. Le 13 est une journée de repos dont nous profitons au maximum.

Le deuxième combat de PONT-DAIN a eu le même résultat que le premier des volontaires se sont joints à nous. Ce sont quelques enfants de troupe mais surtout des civils, habitant la région. Ils sont aussi jeunes et aussi gonflés que nous. De nouveaux groupes de combat sont créés toujours suivant le même principe 1 pièce F.M. pour 8 hommes. Les groupes anciens et nouveaux sont répartis en trois sections ayant pour chefs PIF, SOUPE-AU-LAIT et BOROZO. Chaque section comporte un groupe bazooka.

La longue marche du 12 juin a un résultat inattendu nous abandonnons la mitrailleuse prise aux G.M.R. Nos chefs et nous tous, avons réalisé qu’en raison de son poids prohibitif (50 kg), elle enlève toute mobilité à l’unité qui la détient. Elle part vers le P.C. du groupement où elle fera peut-être le bonheur d’un autre camp.

En cette journée de repos nous apprenons que dès le lendemain, nous allons quitter CHATILLON. La nouvelle est accueillie avec joie, car la cuisine est infecte et l’envie de nous battre est toujours aussi forte. Cependant cette joie est teintée d’une pointe de tristesse, car le camp qui était si uni va éclater en plusieurs éléments.

Les effectifs des Maquis de l’Ain ont considérablement augmenté depuis le 6 juin. Le Commandant ROMANS, les coupe en deux groupements NORD et SUD. Il décide également de créer une zone libérée dans le département dont le chef-lieu sera NANTUA. Chaque groupement aura à sa charge la défense d’un secteur de cette zone. Le Capitaine CHABOT, chef du groupement SUD (qui est le nôtre) crée des sous-secteurs. Il confie le sous-secteur de CORLIER au Lieutenant AUGÉ et notre camp passe définitivement sous le commandement de MAZAUD. Nous restons dans le sous-secteur de CORLIER.

Le 14 juin nous quittons CHATILLON pour aller occuper la ligne de défense qui nous est impartie et qui va de PONCIN à JUJURIEUX passant par BREIGNES et CHENAVEL. Cela fait 12 km à tenir. Nous sommes au point crucial du sous-secteur, car il comporte deux missions : interdire à l’ennemi la Nationale 84 LYON-GENÈVE et lui interdire aussi l’accès du plateau d’HAUTEVILLE par la vallée de l’AIN. Avoir à défendre un tel objectif est un honneur pour nous, car il montre l’estime du commandement à notre égard et la renommée que notre camp commence à avoir.

Le mouvement se fait à pied. La section PIF va à JUJURIEUX, la section SOUPE-AU-LAIT à BREIGNES, la section BOROZO et le P.C. à PONCIN. Dès l’installation sur les positions PIF et BOROZO vont barrer les routes. Plus de barrages d’arbres, ils sont trop vite démontés grâce à des scies à moteur. Les routes seront coupées par des fossés qui auront la largeur de la route, 4 mètres de long sur 2 mètres de profondeur. Six tranchées sont creusées à JUJURIEUX, lieu-dit LES CIMENTS LYONNAIS, quatre autres seront creusées vers CHENAVEL et la TUILIÈRE et enfin quatre sur la RN 84 dont un à la sortie du pont de NEUVILLE et l’autre après BOSSERON qui coupera la route depuis le pied de la falaise jusqu’au bord de l’Ain.

La section SOUPE-AU-LAIT arrive à BREIGNES, après 10 km de marche. Elle doit y prendre position afin d’être en mesure d’aller renforcer les autres sections dans le cas d’attaque. La route s’est faite en chantant. À l’arrivée nous choisissons l’école pour nous installer. Dans la salle de classe, quelques bottes de paille étendues font une bonne litière. Après nous être restaurés, nous nous couchons et nous endormons aussitôt. Il est 23 heures.

RENFORT AU COL DE LA LÈBE – COMBAT DE PONTHIEU

15 juin – 3 heures du matin. La section SOUPE-AU-LAIT, dort profondément dans l’école de BREIGNES. Un motocycliste arrive portant un pli. Ordre nous est donné de repartir au plus vite pour CHATILLON. Le réveil est plutôt brutal. Nos visages reflètent la fatigue. Nous n’avons pas encore totalement récupéré de la bagarre de PONT-D’AIN et des longues marches. Encore une fois nous bouclons nos sacs en vitesse et nous reprenons la route.

Lentement mais sûrement, dans la nuit, nous remontons dans la montagne. La fringale se fait sentir. Quelques fromages qui sèchent dans des garde-manger à la porte des fermes vont en faire les frais. Nous arrivons à CHATILLON. Un nouvel ordre nous attend gagner CORLIER où se trouve le P.C. du sous-secteur. Nos visages se crispent. 5 km de plus à faire à pied. C’est dur le Maquis Nous continuons puisqu’il le faut, mais comme le barda est lourd !

Arrivés à CORLIER, une demi-heure de repos nous est accordée. Le temps d’avaler un casse-croûte et nous embarquons dans un camion. Où allons-nous ? Réponse du Lieutenant AUGÉ « A la bagarre ». À ce mot, la fatigue est oubliée. Le moral revient. La bagarre, c’est pour ça que nous avons pris le Maquis.

Le camion démarre. Il fait plein jour. Nous traversons HAUTEVILLE chantant notre hymne préféré « ALSACE-LORRAINE ». Nous sommes tous en uniforme et cela produit un grand effet sur les habitants, plutôt habitués aux « sans uniforme ». Nombreux sont les signes amicaux de bienvenue. Mais nous voici déjà à CORMARANCHE. À 2 km du village nous débarquons du véhicule.

Nous prenons position de chaque côté de la route. Un peu plus loin un barrage d’arbres abattus obstrue la route. Nous nous dirigeons vers lui. L’A.S. de CORMARANCHE reflue en désordre. Les boches ont enfoncé la défense du col de LA LÈBE. À notre gauche un village brûle. Et pourtant le silence est total. Une atmosphère lourde pèse sur chacun de nous et nos gorges sont serrées. L’ennemi est proche mais où est-il ? Il s’infiltre dans les bois nous dit-on. Nous nous sentons un peu désorientés.

Mais oh ! miracle, deux voitures arrivent. Le Commandant ROMANS, les Capitaines CHABOT et XAVIER, l’arme à la bretelle, viennent organiser la défense du plateau d’HAUTEVILLE. La confiance renaît. Le grand patron est avec nous, tout va bien.

Des patrouilles pénètrent dans les bois, mais ne peuvent établir de contact avec l’ennemi. Nous apprenons que les boches se replient. Le Commandant nous demande alors d’aller reprendre PONTHIEU abandonné la veille. Le camion fait demi-tour. Nous remontons à bord et en route vers PONTHIEU. Un F.M. est en position sur le toit de la cabine, deux des nôtres assis sur les ailes du camion.

Nous atteignons ainsi THÉZILLIEU. Par de grands gestes, les habitants nous arrêtent. « Repartez vite, ils viennent juste de partir, une colonne de 250 armés jusqu’aux dents. Vous allez vous faire massacrer ». Nous sommes 23. Qu’importe, nous avons ordre de gagner PONTHIEU. Colonne par un, un groupe de chaque côté de la route, nous entamons la progression.

C’est le calme complet. Nous ne nous attendons plus à rencontrer les Allemands pensant qu’ils ont dû rejoindre leur base de départ ARTEMARE. Notre guide, le chef de l’A.S. du village, marche au milieu de la route à hauteur des éclaireurs de pointe. Il roule une cigarette. Soudain un cri « les Chleuhs ». En effet un groupe de boches est assis à l’entrée du village. Ils sont encore plus surpris que nous.

Nous ouvrons le feu très rapidement après avoir dégagé la route. Nos deux F.M. tirent dans le tas. Après un moment de panique en face, la riposte arrive. D’abord quelques coups de fusil, puis c’est leur mitrailleuse qui entre en action. Ils se sont planqués. Ne s’apercevant plus, le tir ralentit des deux côtés. Soudain un fusil ouvre le feu sur notre droite. Une balle ricoche sur le casque de TOM (THOMAS) qui était couché dans le pré en bordure de la route. Pourtant le gros de la colonne devrait se trouver encore à gauche sur nos arrières. Craignant une manœuvre d’encerclement nous entamons un repli.

À peine avons-nous parcouru 300 mètres qu’un bruit de moteur se fait entendre. Une moto montée par deux boches débouche d’un tournant. D’une rafale de F.M. LA BOULANGE (LACROIX) les stoppe. Laissant la moto au milieu de la route, les deux hommes se mettent à l’abri derrière un gros rocher. Des coups de feu continuent d’être tirés de la direction d’où venaient les motards. Les balles passent au-dessus de nos têtes. Tirs sur notre avant, Allemands derrière nous, il ne nous reste qu’une solution gagner les bois à droite ou à gauche. Nous optons pour la droite et en rampant nous nous mettons à couvert. Pendant que nous effectuons le mouvement, nous apercevons un Allemand, qui hors de portée, fait la même chose que nous, mais de l’autre côté de la route.

La fusillade a cessé et nous gagnons LE GENEVRAY, mais sans pénétrer dans le village, car les Allemands sont partout. IL fait nuit Nous n’avons rien à manger, nous n’avons pas de couvertures. Le sol et l’atmosphère sont humides. Nous couchons dans un chemin creux, serrés les uns contre les autres. Pendant la nuit RAPACE part reconnaître un peu le coin. Il tombe sur un groupe de maquisards commandés par un jeune officier que nous connaissons bien depuis le coup d’AMBÉRIEU, le Sous-Lieutenant LOUISON.

16 juin : Nous sommes debout dès le lever du jour, n’ayant pratiquement pas fermé l’œil de la nuit. Nous rejoignons le groupe LOUISON. Ils viennent de faire un prisonnier qui est blessé à la cuisse. C’est l’un des deux motocyclistes descendus par LA BOULANGE. Nous apprenons aussi que l’autre groupe a tiré hier au soir sur une moto. C’est alors que chacun réalise la méprise qui s’est produite. Nous nous sommes tiré dessus mutuellement, puis chaque groupe croyant avoir affaire à la forte colonne allemande a amorcé un repli dans une direction différente. Fort heureusement personne n’a été atteint.

La mission du Sous-Lieutenant LOUISON était de nous rejoindre, de prendre le commandement de l’ensemble, de poursuivre le harcèlement des Allemands et si cela était possible de réoccuper PONTHIEU. Nous voici donc regroupés avec quatre F.M.

Mais avant de penser à se battre, il faut absolument se restaurer. Il y a 24 heures que nous n’avons rien mangé. Nous entrons dans la fruitière du GENEVRAY et buvons de grands verres de lait. N’ayant pas de pain, nous faisons un repas de tranches de gruyère tartinées de beurre.

Enfin rassasiés, nous repartons sous les ordres de LOUISON. La journée s’annonce magnifique. Le ciel est bleu et le soleil qui s’est levé est déjà très chaud. Nous grimpons dans la colline située à droite de la vallée THÉZILLIEU-PONTHIEU. Nous la traversons d’un bout à l’autre, sous de grandes futaies. C’est une marche captivante. Le Sous-Lieutenant est en tête, à ses côtés et transmettant ses ordres se trouve l’admirable Adjudant-chef BERNARD (TROBBIA), un colosse aux cheveux roux, formidable entraîneur d’hommes. Nous suivons, colonne par un, par groupe. Nous sommes une quarantaine. La colonne s’étire dans la laie forestière. Nous marchons sans bruit sur les aiguilles de sapin. Sur cette atmosphère faite de calme et de grandeur plane le danger constant l’ennemi est dans la vallée. Nous n’y pensons pas, nous ne sentons même plus la fatigue des jours passés. Nous marchons comme des automates. Aucune pensée dans notre esprit. Nous avançons parce que le copain devant nous avance. Nous nous arrêtons quand il s’arrête. La grandeur de cette forêt majestueuse, l’importance de notre mission nous pénètre.

L’extrémité de la colline est atteinte. Le Lieutenant part en reconnaissance. Une demi-heure après il est de retour et nous amène, à mi-pente de la colline sur un chemin dominant la sortie du village de PONTHIEU. Nous prenons position dans les trouées du feuillage. De là nous pouvons observer tout le fond de la vallée.

Deux hommes sont envoyés en reconnaissance. Les jours précédents ils occupaient PONTHIEU et connaissent parfaitement le terrain. L’un d’eux RÉPÉTEU (ROUX), un paysan du plateau, a détruit, il y a deux jours, une automitrailleuse allemande qui tentait de forcer le passage dans la vallée de PONTHIEU. Une fusée de bazooka tirée à 6o mètres a suffi. La patrouille descend dans la vallée et pousse la reconnaissance vers le village, jusqu’aux cuisines, qui deux jours auparavant alimentaient les défenseurs de la gorge. Ils arrivent à proximité d’éléments boches. Le compagnon de RÉPÉTEU, LA FOUINE (OLIVETTI) ne peut résister à la tentation. À 30 mètres, il « allume » les Fritz à la mitraillette. Son audace lui coûte la vie, mais de plus il alerte l’ennemi.

De nos postes, nous avons entendu la rafale de mitraillette et la riposte allemande. Les tirs se poursuivent, nous nous demandons sur qui, puisque nous sommes le seul élément du Maquis dans le coin et que nous ne nous sommes pas encore manifestés. Soudain dans le fond de la vallée de sourdes détonations se font entendre suivies de milliers de crépitements. Des sapins s’enflamment. RÉPÉTEU qui vient de nous rejoindre s’indigne « Bandes d’imbéciles ! ils attaquent notre ancien P.C. à la grenade incendiaire ». Depuis hier matin il n’y a plus personne. C’est une de nos réserves de munitions qui saute.

Pour notre part nous ne sommes pas encore intervenus, car nous n’avons toujours pas aperçu les Allemands. Les F.M. sont prêts à tirer et les tireurs s’énervent à leurs pièces. Soudain l’Adjudant-Chef BERNARD donne un ordre « Les Chleuhs ! en bas à la corne du bois ! Vu ? – Parés – Feu ! ». Les quatre F.M. crachent ensemble et tirent sans arrêt pendant trois quarts d’heure. Les balles pleuvent dans le pré, en avant du bois et où les boches essaient de passer. Ils courent dans tous les sens, ce qui nous amuse beaucoup. D’en bas seule une mitrailleuse riposte. Nous entendons le claquement des balles assez loin devant nous. Étant dans un angle mort, un tir direct ne peut nous atteindre.

Mais soudain une explosion se produit 50 mètres plus bas dans le chemin, suivie peu après par une deuxième explosion 50 mètres plus haut. LOUISON donne un ordre « Les deux F.M. dégagez vite ». À peine partis une explosion se produit sur leur emplacement de tir. Nous faisons connaissance avec une arme nouvelle pour nous le mortier. Nous avons été repérés et ils nous arrosent avec le mortier qu’ils ont placé près de la vierge de VIRIEU. Nous entendons cinq autres détonations : cinq départs. « Repliez – vous vite vers le haut » ordonne le Lieutenant. Le mouvement commence. Nous entendons un léger froufrou dans les feuilles, des branches cassent et cinq explosions se produisent là où nous étions. Des cailloux nous tombent dessus. À travers les broussailles nous grimpons rapidement presque tout en haut de la colline. Pour nous c’est le premier bombardement. Trois quarts d’heure plus tard, nous recevons un « savon » du tonnerre de notre chef parce que nous sommes montés trop haut.

Cet accrochage a permis de se rendre compte que le détachement allemand qui tient PONTHIEU est trop important pour que nous puissions reprendre le village. Notre position étant repérée il faut aller ailleurs poursuivre nos actions de harcèlement. La marche à travers les futaies reprend. Il fait une chaleur accablante. La fumée dégagée par les F.M. a desséché nos gorges. La soif commence à nous saisir. Sur le sentier des traces de pied de chevaux sont remplies d’eau. Certains vont en boire ! Et pourtant le crottin voisine avec ce précieux liquide. Nous marchons toujours. La chaleur et la soif s’accroissent. Nous arrivons dans un chantier forestier. Il y a là un tonneau d’eau destiné à alimenter le radiateur d’un tracteur. On ouvre le robinet. Il y a autant de mazout que d’eau ! Certains en boiront cependant un peu. Nous marchons encore. La chaleur, la soif, la faim, deviennent insupportables.

Vers 19 heures, nous faisons une halte dans une clairière non loin du GENEVRAY. La déshydratation consécutive aux efforts fournis par cette chaleur est telle que nos langues commencent à enfler. Nous nous allongeons complètement fourbus. Notre chef part encore une fois en reconnaissance.

Allongés sur le dos, sans forces, nous regardons dans le ciel où arrivent de gros nuages noirs. C’est un orage qui se prépare et très rapidement éclate. La bouche ouverte nous avalons les quelques gouttes de pluie qui veulent bien y tomber. Hélas l’orage passe aussi vite qu’il était arrivé. Nous suçons les feuilles de ronce sur lesquelles subsistent quelques gouttes d’eau mais cela ne fait qu’humecter la bouche. La soif lancinante persiste.

Le Lieutenant revient. Il a appris que les Allemands occupaient ARMIX, village de la vallée voisine. Nous allons donc nous rendre à PRÉMILLIEU pour interdire cette vallée aux « frisés ». Nous dormirons dans un chalet forestier qu’occupaient les chantiers de jeunesse, à 6 km d’ici,

Il fait nuit noire quand nous repartons. Nous arrivons au GENEVRAY. À l’entrée du village il y a un abreuvoir. Nous nous précipitons et tels des animaux, nous buvons à même le bassin, là où les vaches ont dû s’abreuver une heure avant. Quel délice ! Nous nous rafraîchissons le visage. Nous buvons encore. Ceux qui ont des bidons les remplissent. Enfin désaltérés nous pouvons reprendre la marche. La chaleur est tombée. Au passage nous prenons un peu de gruyère et de beurre à la fruitière. Toujours sans pain ce sera notre repas du soir. Nous arrivons à la maison forestière. Il doit être une heure du matin.

Le chalet a été saccagé (Français ou Allemands ?). Toutes les vitres ont été brisées et leurs débris jonchent l’intérieur. Devant l’entrée un puits en parfait état. Nous montons un seau d’eau glacée délicieuse. Nous dormons sur les débris de verre avec pour oreiller la musette contenant les cartouches et les grenades. Encore une fois la nuit sera courte. Il fait très frais, car nous sommes à 900 mètres d’altitude et sans couvertures.

17 juin : Nous sommes debout avec l’aube. Un peu d’eau fraîche du puits nous réveille tout à fait. Certains se sont déchaussés pour délasser leurs pieds : Ils souffrent le martyre pour remettre les chaussures. Sans rien prendre nous partons vers PRÉMILLIEU.

Nous prenons position sur une colline à proximité du village. Le temps a changé. Le ciel est gris et il pleut à verse. Abrités sous des buissons, nous sommes complètement trempés. Un détachement est parti au ravitaillement. Il revient, apportant, pour ne pas changer, du beurre, du gruyère et un peu de pain.

La journée s’écoule sans incident sur la position. La pluie a cessé et un rayon de soleil a permis de sécher les vêtements. La nuit nous allons dormir sur la paille, dans une grange.

18 juin : Réveil à cinq heures. Il faut reprendre les positions. Nous passons par la fruitière de PRÉMILLIEU. Nous avons droit à du lait chaud. Du pain frais, commandé la veille par LOUISON, accompagne enfin le beurre et le gruyère. C’est rassasiés et nantis d’un bon casse-croûte de réserve, que nous nous remettons en position défensive.

A 10 heures un ordre parvient du P.C. Rejoindre le col du BALLON où un camion va venir récupérer le détachement. Enfin la relève ! Le groupe LAROCHE, par contre, restera en position jusqu’au soir afin de protéger le repli. Il rejoindra ensuite à pied, la ferme de MACHURIEUX non loin d’HAUTEVILLE. (Quelle perspective pour ce groupe déjà fourbu : 15 km à pied !).

La montée vers le col du BALLON s’effectue sous la pluie qui s’est remise à tomber. Nous sommes de nouveau trempés en arrivant en haut. L’attente commence. Après plusieurs heures, nouvel ordre gagner THÉZILLIEU. Encore 5 km ! En route. La marche d’automate reprend. Les habits sèchent sur le dos. Heureusement à THÉZILLIEU le camion est là.

Tassés sur le plateau, deux F.M. en protection sur la cabine, le camion roule. Comme c’est agréable de se faire transporter ! Nous traversons un bois. Un coup de feu éclate, deux camarades s’effondrent. BERNARD saute du véhicule et pénètre dans le bois avec sa carabine. Mais non, c’est un accident. L’un des hommes de RÉPÉTEU, BÉBÉ (BERTIN) avait laissé une cartouche dans le canon de son arme qu’il avait posée contre la ridelle. Un choc, le mousqueton tombe, le coup part. La balle traverse le côté droit du ventre de BÉBÉ et l’épaule de BOMBO (PROUVEUR). On s’occupe des blessés. BOMBO a une plaie affreuse. Le sang coule à flots d’un trou énorme. Pose d’un garrot et pansement. La plaie de BÉBÉ est certainement plus grave. Elle ne saigne pas !

Il faut transporter au plus vite les blessés au poste de secours de CORMARANCHE pour y être soignés efficacement. Tout le monde a quitté le camion, qui démarre avec les blessés.

La colonne repart à pied vers HAUTEVILLE. Le moral en a pris un coup. Heureusement le camion revient nous chercher. Nous apprenons que les blessés sont à HAUTEVILLE où le Docteur ARCHER doit les opérer. Les blessures sont sérieuses mais les jours des blessés ne sont pas en danger. Le camion nous transporte à la ferme de MACHURIEUX où nous dormirons après avoir mangé et récupéré nos sacs avec les couvertures.

Quant au groupe LAROCHE il quittera PRÉMILLIEUX en fin d’après-midi. Il rejoindra HAUTEVILLE après une marche harassante en forêt, dans une zone totalement inconnue, nanti d’une seule carte Michelin et s’éclairant avec une bougie. Les hommes du groupe affamés, percevront une boite ration « K.S. »au magasin du secteur. Ils ne l’ouvriront qu’en arrivant à la ferme de MACHURIEUX. Heureusement pour le magasinier ! Toutes les boîtes avaient été ouvertes, puis soigneusement refermées, mais les cigarettes américaines avaient été volées. Si les rations avaient été ouvertes sur place, le magasinier y aurait peut-être laissé la peau tellement la colère et l’amertume étaient grandes.

19 juin : Nous dormons très tard. Dans l’après-midi, alors que le détachement LOUISON nous a quittés, nous rentrons, toujours à pied, à notre P.C. de PONCIN.

Trois jours de repos nous sont accordés. Nous n’avons pas compté les kilomètres parcourus. La pluie, la faim, la soif, le froid de la nuit sont oubliés. L’opération est terminée, nous allons pouvoir récupérer.

Le dispositif du camp a été un peu modifié. La section BOROZO occupe à présent CHENAVEL, position d’où elle peut interdire le passage ennemi soit sur la Nationale 84, soit sur la route venant d’AMBÉRIEU.

Le soir à PONCIN, un stupide accident devient un drame affreux. Les combattants de PONTHIEU après une nuit et une journée de repos, fêtent leur retour à l’hôtel SIBUET. Il y a de la musique et nous découvrons le vin de CERDON, spécialité du coin. Dans la liesse générale, MICKEY (ANDREJINI) bel athlète et gymnaste fait un rétablissement sur une chaise. Il est bien vertical, les pieds vers le plafond. Le colt qu’il porte à la ceinture glisse et tombe. Le chien heurte le bord de la chaise et percute la cartouche. Le coup part. Très lentement MICKEY se redresse et dit « En plein dans le buffet ». Il s’écroule et meurt. La fête est terminée. La malchance nous poursuit. En deux jours nous avons un mort et un blessé par accident.

20 juin : Nous enterrons MICKEY au cimetière de PONCIN après l’avoir veillé toute la nuit.

21 juin : La section SOUPE-AU-LAIT quitte P0NCIN pour prendre position à LA TUILIÈRE non loin de JUJURIEUX. Sa mission principale sera d’interdire à tout ennemi la route JUJURIEUX-MÉRIGNAT-PONCIN. En mission secondaire, pendant le jour surveiller la route AMBÉRIEU-PONCIN pour donner l’alerte.

Le dispositif d’occupation de la ligne PONCIN-JUJURIEUX est ainsi réalisé, sans trou entre les unités.

ATTAQUE DU TUNNEL DE VIRIEU-LE-GRAND – 24 – 25 juin

La vie sur des positions fixes est vraiment monotone. Que ce soit aux CIMENTS LYONNAIS à LA TUILIÈRE, à CHENAVEL ou à PONCIN, il faut vraiment tuer le temps. Les gardes ont repris suivant le principe du camp de PRIAY 8 heures par jour, par factions de 4 heures, un jour sur deux. Nous nous ennuyons tous de cette inaction forcée.

Enfin le P.C. du sous-secteur demande à MAZAUD d’envoyer à CORLIER un groupe de combat et un groupe bazooka en vue d’une opération. C’est le groupe BOROZO qui est désigné. Il aura avec lui le groupe bazooka RAPACE.

Nous montons vers CORLIER, heureux mais ignorants du genre d’opération à réaliser. Toujours à pied, nous arrivons au P.C. AUGÉ nous apprend que nous allons attaquer les postes allemands qui gardent les deux entrées du tunnel de VIRIEU-le-GRAND, sur la ligne de chemin de fer AMBÉRIEU-GENÈVE et AMBÉRIEU-CHAMBERY. Nous, maquisards, attaquerons l’un des postes, l’autre sera attaqué par un groupe de l’A.S. de NEUVILLE formé de volontaires bien plus âgés que nous et commandé par le Lieutenant GRENIER. Un camion va nous déposer dans la montagne au-dessus de VIRIEU. Nous terminerons à pied.

Nous partons en chantant, débordants d’enthousiasme. Le camion nous dépose. ça va être la marche de nuit. Première déception le guide qui doit nous conduire par les sentiers de montagne n’est pas là. Nous ne connaissons pas du tout ce coin. Malgré toute notre bonne volonté, il faut rentrer et recommencer demain. Nous couchons à CORMARANCHE où se trouvent les hommes du Lieutenant BOGHOSSIAN. C’est un camp de maquisards qui a déjà, lui aussi, maint coup d’éclat à son actif.

Au matin, le sieur GRENIER se dégonfle et s’en va avec ses hommes. Nous restons. Le groupe franc de BOGHOSSIAN, commandé par PAUL, prendra à sa charge la mission de l’A.S. de NEUVILLE, RAPACE, BOROZO et PAUL vont faire une reconnaissance. Ils rentrent bientôt ayant trouvé un guide.

Le soir nous repartons, bien décidés à aller jusqu’au bout. L’attaque aura lieu demain matin à l’aube. Les deux groupes se séparent au sommet de la montagne qui domine le tunnel. Nuit calme entre toutes, réveil silencieux. La marche d’approche est dure le long de la muraille rocheuse où aucune pierre ne doit rouler. Notre sentier débouche face au poste. Nous nous mettons en position d’attaque. Une sentinelle allemande tousse. Instinctivement la main se crispe sur la crosse. Une folle envie de tirer s’empare de nous.

Cinq heures, heure prévue pour l’attaque, mais il fait encore trop sombre. 5H20, RAPACE épaule le bazooka. Un boche sort tranquillement pour uriner. Le coup part, la torpille éclate dans la baraque du poste. Les F.M., fusils, Sten crachent sans arrêt. SIOUX (RUTY) reste debout, vidant chargeur après chargeur sur le poste allemand. Aucune riposte ne vient. Le tir est arrêté et nous décrochons sans aucune opposition.

Toujours à pied nous rejoignons THÉZILLIEU pour y attendre le groupe franc PAUL. Quand il arrive nous apprenons que l’attaque a été menée jusqu’à l’assaut à la grenade. Ils ont un blessé grave.

Le retour se fait par CORMARANCHE, CORLIER et PONCIN. Nous y arrivons crevés, barbus mais vraiment heureux, car le coup a parfaitement réussi. Le résultat nous est donné : sur les 24 Allemands qui gardaient le tunnel 22 ont été tués, 2 blessés.

La vie sédentaire continue pour le camp. L’immobilité nous y pèse. Nous sommes scindés en quatre éléments. Seules les liaisons d’une position à l’autre permettent de retrouver les camarades et les liaisons rares. Aussi, secrètement chaque groupe espère et souhaite être désigné pour partir en opération comme cela s’est déjà produit pour PONTHIEU et VIRIEU. Malheureusement pour nous, nous défendons le BUGEY et c’est toujours dans le VALROMEY que ça se passe.

Dans ce secteur, les Allemands sont toujours très actifs. Manifestement ils n’ont pas renoncé à s’emparer du plateau d’HAUTEVILLE. Cependant la résistance qu’ils ont rencontrée et le harcèlement incessant de leurs lignes de communication ou des postes qu’ils ont implantés les ont rendus prudents.

DEUXIÈME COMBAT DE PONTHIEU – 28 – 29 juin

28 juin : ce matin à l’aube, après une violente préparation d’artillerie, les Allemands ont déclenché un assaut général contre les avants postes sur l’axe VIRIEU-le-GRAND – HAUTEVILLE. Après une heure de combats acharnés les nôtres décrochent.

Devant l’importance des forces ennemies, afin d’éviter des représailles aux populations civiles, le Commandant ROMANS donne l’ordre d’évacuer CORNARANCHE puis HAUTEVILLE. La ligne de défense est reportée sur les hauteurs qui dominent NANTUA, aux abords de BRENOD. En même temps il décide d’envoyer des détachements, monter des embuscades sur les arrières de l’ennemi, c’est-à-dire encore une fois le col de LA LÈBE, PRÉMILLIEU, PONTHIEU. Cette tactique a réussi lors de la première attaque puisqu’elle a contraint les Allemands au repli sur leurs bases.

Dans la matinée le sous-secteur de CORLIER demande à MAZAUD de dépêcher de toute urgence une section en renfort à CORLIER. Le tour de roulement désigne les groupes ZOZO, BOBY et le groupe bazooka COUSIN.

La montée de. JUJURIEUX vers CORLIER, s’effectue à pied dans la journée. Elle est toujours aussi pénible surtout avec la chaleur. En fait ce trajet constitue toujours une excellente mise en train avant le début d’une opération.

Arrivés au P.C., nos groupes reçoivent leur mission. Partant de CORLIER les groupes ZOZO et COUSIN iront vers PONTHIEU, le groupe BOBY au carrefour des CATAGNOLLES 5 km plus au nord. Arrivés là, monter des embuscades et attaquer tous les convois boches passant sur la route VIRIEU – HAUTEVILLE. Le trajet se fera de nuit et à pied, car il faut s’infiltrer à travers les lignes ennemies. Nous aurons un guide.

Le départ a lieu à 22 heures. La marche commence, prudente, chacun est aux aguets. LACOUX est en vue. Une reconnaissance rapide montre que la voie est libre. Nous continuons à travers la forêt et au petit jour, nous apercevons LAVANT.

29 juin : 30 kilomètres de marche pour arriver là, nous ont exténué. Avant d’aller plus loin il faut un peu de repos. Nous nous couchons dans le bois et nous endormons aussitôt. Deux heures plus tard c’est le réveil.

Les deux objectifs sont à proximité. Le groupe BOBY se dirige vers les CATAGNOLLES. À 14 heures, les groupes ZOZO et COUSIN sont au-dessus de PONTHIEU. Une patrouille descend en reconnaissance. Elle revient quelque temps après. Aucune circulation ne s’effectue sur la route, par contre un poste boche, très certainement un P.C. est installé dans une maison.

L’attaque est décidée. Avec mille précautions les hommes prennent position face au P.C. Le bazooka ouvre le feu. La fusée atteint en plein la maison. Le F.M. et toutes les armes tirent. Pendant cinq minutes, il n’y a pas de riposte. Mais les Allemands se ressaisissent. F.M., mitrailleuses puis les mortiers entrent dans la danse. Nous continuons le combat pendant une heure, puis nous décrochons.

Le repli s’effectue dans le calme et en bon ordre. Nous n’avons aucune perte. Les pertes allemandes nous sont inconnues. Nous sommes sûrs qu’il y en a eu. Nous rentrons après avoir récupéré le groupe BOBY qui lui n’a pas aperçu un seul allemand. Le retour s’effectue par LAVANT, VAUX-DERGIT, MICHAUD, NANTUY, CORLIER, puis après un arrêt au P.C. retour aux CIMENTS LYONNAIS.

Le lendemain nous apprenons qu’après notre attaque les Allemands ont abandonné leur poste et se sont repliés. Mais avant de partir, ils ont incendié en entier le petit village de PONTHIEU.

Les quatre-vingts kilomètres faits à pied à travers bois et l’attaque du P.C. ont atteint leur but. L’ennemi a évacué la vallée.

Du 20 juin au 10 juilletLe mois de juin s’achève. Nous sommes toujours sur les mêmes positions, gardant un coin de FRANCE LIBRE. Le 24 juin, aux informations de 21 heures, la radio anglaise passe le message personnel suivant « Pour XAVIER – Les 532 abonnés de signal méritent 3 balles dans la peau ». Nous répétons « Pour XAVIER, etc. ». Ceux d’entre nous qui entendent ce message sont perplexes. XAVIER est l’officier anglais du P.C. ROMANS. Que peut bien signifier ce message ? De plus nous venons d’être mis en état d’alerte pour demain.

La réponse arrive en ce dimanche 25 juin. C’est une vraie journée d’été ciel bleu sans nuages, soleil magnifique. À 11 heures, heure de sortie de la messe, un bourdonnement s’entend au loin et va grossissant. Quelques instants plus tard 36 forteresses volantes passent sur nos têtes à basse altitude, escortées de nombreux chasseurs.

Le spectacle est prenant. Les avions géants dégagent une impression de puissance invincible, les chasseurs tournent autour exécutant mille acrobaties. Peu après 532 corolles multicolores descendent du ciel, un colis à leur extrémité, sur 3 terrains de parachutage du plateau, non loin de NANTUA. Les avions repartent leur largage terminé. Nous venons d’assister au premier grand parachutage de jour. Les habitants et nous-mêmes d’ailleurs sommes très impressionnés. Il n’y a rien de tel pour soutenir le moral. Le soir, l’état d’alerte est levé.

Le 6 juillet : nous recevons des consignes de prudence. Des renseignements parviennent indiquant que les Allemands concentrent des troupes dans la région de BOURG-en-BRESSE. Cela laisse présager une attaque prochaine contre l’AIN ou le JURA.

Le 7 juillet : deux des nôtres, MOMO (FERELLOC) et RANON vont au camp de THOL à bicyclette, pour demander des lacets et de la graisse dont nos brodequins ont un besoin urgent. On les leur donne sans difficulté. Rencontrant quelques cadres ils leur demandent une fois encore de se joindre à nous. Nouveau refus. Les cadres de carrière de l’école encore présents à THOL sont des « pantouflards » qui ont une mentalité de vaincus. Et pourtant nous avons un grand besoin de cadres expérimentés. Nos camarades les préviennent cependant qu’une attaque allemande se prépare et aura lieu bientôt. Ils leur conseillent de prendre des précautions et les incitent à quitter le camp.

8 – 9 juillet : La concentration des forces allemandes se poursuit. Ils ont retiré des troupes de SAVOIE, HAUTE-SAVOIE et de la région de LYON. Des autocars ont été réquisitionnés. Dès le 9 nous sommes à nouveau en état d’alerte. Comme il ne se passe rien du côté de LONS-le-SAUNIER, l’attaque ne peut être que pour l’AIN. Elle paraît proche mais quand aura-t-elle lieu ?

10 juillet : à 0H15, dans la nuit GUERIDON (GAY), qui était de garde sur la position de LA TUILIÈRE disparaît après que deux rafales de mitraillette aient été tirées. Des patrouilles sont organisées immédiatement. Elles se poursuivront pendant une partie de la journée, mais ne donneront aucun résultat. Nous supposons qu’il a pu être enlevé. Mais par qui ?

LE GRAND ASSAUT ALLEMAND – 11 – 12 juillet

À l’aube de ce 11 juillet notre dispositif est le suivant sur la ligne PONCIN – JUJURIEUX.

A PONCIN se trouve le P.C. avec MAZAUD et son nouvel adjoint RAPACE qui ont auprès d’eux le groupe transport et le groupe explosifs. Dans le village il y a également le groupe de combat BOROZO et deux groupes bazooka l’ex groupe RAPACE dont POPEYE (GANGLOFF) a pris le commandement et le groupe JACQUOT (DALBIEZ) qui vient d’être créé à la réception d’un troisième bazooka.

À CHENAVEL la position est tenue par les groupes PHARE-D’AUTO et BOBY alors qu’on trouve à LA TUILIÈRE les groupes LAROCHE et SOUPE-AU-LAIT. Enfin les CIMENTS LYONNAIS sont défendus par les groupes PIF et ZOZO et le groupe bazooka COUSIN.

À notre compagnie ainsi déployée il faut ajouter l’A.S. de NEUVILLE aux ordres de PEILLOD et un petit groupe d’espagnols qui tiennent la roche de BOSSERON depuis le 5 juin, et l’A.S. de PONCIN.

Les défenses ont été renforcées par des barrages et des fossés anti-chars qui coupent les routes. Des arbres ont été abattus sur la route entre THOL et NEUVILLE, à SAINT-JEAN-LE-VIEUX des wagons du tram renversés, empêchent la circulation vers JUJURIEUX. Les tranchées ont été creusées aux CIMENTS LYONNAIS et à CUQUEN pour les routes secondaires, à la sortie du hameau de LA ROUTE sur le tronçon AMBÉRIEU-PONCIN, au pont de NEUVILLE, sous la roche de BOSSERON et avant PONT DE PRÉAU pour la Nationale 84. Un ponceau en bois a été disposé sur ce dernier fossé afin de permettre le passage de nos véhicules vers CORLIER.

6 heures : le jour est levé. Le temps est magnifique. Un avion allemand survole au ras des toits tous les villages de JUJURIEUX à PONCIN et CERDON. Il repasse en sens inverse. Le bruit nous réveille, mais nous nous rendormons. La relève des sentinelles vient de s’effectuer. Les F.M. sont en place dans les postes.

7 heures 20 : un convoi de camions allemands débouche d’OUSSIAT en direction du camp de THOL. Les sentinelles du groupe PHARE-D’AUTO au château de CHENAVEL, malgré la distance (700 mètres), ouvrent le feu dès qu’ils les aperçoivent. Le véhicule de tête est stoppé par les rafales en avant du barrage de THOL. L’alerte est donnée. La bagarre commence.

Les Allemands giclent hors des camions et utilisant les couverts progressent vers le camp. À CHENAVEL et BOSSERON en moins de dix minutes, tout le monde est aux postes de combat. Les groupes des autres positions qui entendent mais ne peuvent rien voir, rejoignent eux aussi les emplacements de combat.

7 heures : 30 la riposte allemande commence. Un obus de petit calibre éclate au milieu d’un groupe lors de la mise en batterie du deuxième F.M. GONZALES (HIBERT) est blessé légèrement par un éclat au front.

L’ennemi progresse vers NEUVILLE en dégageant les arbres qui barrent la route. Ils installent des mortiers dans l’enceinte du camp de THOL et se servant du château et du transformateur comme repères arrosent nos positions de CHENAVEL.

8 heures : à PONCIN, le groupe BOROZO renforcé par un groupe de l’A.S. du village, gagne les hauteurs de NEUVILLE par la rive droite de l’AIN. Il doit empêcher toute infiltration ennemie sur ce côté du fleuve et retarder au maximum le franchissement du pont de NEUVILLE par les Allemands.

8 heures 30 : les Allemands sont À NEUVILLE. Ils essaient de traverser le pont mais en sont empêchés par les tirs conjugués de CHENAVEL de BOSSEON et du groupe BOROZO qui a atteint une position d’où il peut balayer tout le tronçon de route de NEUVILLE à BOSSERON. De plus, la tranchée creusée à la sortie du pont interdit le passage des automitrailleuses qui sont arrivées dans le village.

Le Commandant allemand prend alors la décision de réquisitionner des civils pour combler la tranchée. Tous les hommes restant au village vont aller reboucher ce trou, qu’ils ont, pour la plupart creusé eux-mêmes il y a trois semaines.

Malgré cela le combat se poursuit acharné. Aux tirs fournis et précis de nos F.M., car il faut si possible éviter de tirer sur les civils les Allemands ripostent par le feu des mortiers et les rafales de mitrailleuses en batterie sur les hauteurs. Un obus tombe à proximité du transformateur blessant grièvement BÉBÉ (GINDREY) qui est évacué sur PONCIN.

LES ALLEMANDS PASSENT LE PONT ET TRAVERSENT L’AIN

9 heures : le remblayage de la tranchée est en cours. Une automitrailleuse vient s’embosser l’entrée du pont. Cet engin représente pour nous l’invulnérabilité face à nos F.M. et la machine qui roule tout en crachant le feu. Seul, le bazooka, avec beaucoup de chance et de sang-froid de la part des servants peut en venir à bout. Le P.C. de PONCIN alerté désigne le groupe POPEYE pour cette mission.

L’automitrailleuse et le pont concentrant l’attention et le feu de tous les défenseurs, l’ennemi va en profiter pour franchir l’AIN sans aucune difficulté. À l’aide d’une barque qui se trouvait au fond du camp de THOL, en plusieurs rotations, une section allemande va prendre pied sur la rive gauche, au-dessous de CHENAVEL. Il doit être 10 heures.

Dans le même temps le feu ennemi s’intensifie et une arme nouvelle entre en jeu : l’aviation. Quatre ou cinq appareils genre « Stukas » mitraillent toutes les positions. C’est d’abord le groupe BOROZO, qui est obligé de quitter ses emplacements pour s’installer un peu plus en arrière. Mais repéré aussitôt qu’il ouvre le feu, il doit se replier sur PONCIN harcelé sans arrêt par les avions.

A CHENAVEL, le groupe BOBY décroche pour essayer d’arriver à BOSSERON et renforcer la défense. Il ne pourra pas. Les Allemands, ayant enfin passé le pont, sont au village de BOSSERON et partent aussitôt à l’assaut du plateau qu’ils commencent à occuper. BOBY et ses hommes continuent vers PONCIN. Ils y arriveront à 12H30 et seront aussitôt mitraillés par l’aviation. Rejoints par un groupe de l’A.S. de NEUVILLE, ils repartent prendre position en avant de PONT-DE-PRÉAU.

Quant au groupe PHARE-D’AUTO, il tient à CHENAVEL jusqu’à midi. Il ne se replie que lorsque la section qui a traversé l’AIN commence à le prendre à revers. Il se dirige sur les carrières de BOSSERON. Alors qu’il allait prendre position, une salve d’obus éclate au milieu du groupe. MOMO (FERELLOC) et MAMOUR (D’HULST) sont grièvement blessés. Ils sont évacués vers PONCIN, puis NANTUA. LACLOCHE (CHAUCHON), le plus jeune enfant de troupe, orphelin, a la poitrine transpercée par un très gros éclat. Il expire quelques secondes après en appelant « maman ». Les survivants se replient sur PONT-DE-PRÉAU où ils se joignent au groupe BOBY.

LE SACRIFICE DU GROUPE POPEYE

Vers 10 heures, le groupe bazooka POPEYE est désigné pour aller à BOSSERON et tenter de mettre hors de combat l’A.M. qui est près du pont, dès qu’elle pourra le franchir. RAPACE, beaucoup plus expérimenté puisqu’il a déjà tiré plusieurs fois au bazooka, décide d’aller lui-même poster le groupe.

Il choisit d’abord un emplacement au-dessus de BOSSERON, fac. À l’allée des tilleuls qui prolonge le pont. En repartant il se rend compte que POPEYE et son groupe n’auront aucun itinéraire de repli abrité lorsque les Allemands auront traversé le pont. Il revient et fait replier le bazooka sur la crête » militaire ». Le tir sera plus difficile, mais les changements d’emplacement se feront en sécurité si la cible est ratée.

C’était mal connaître POPEYE, alsacien de souche et désireux de se battre au plus près contre cet ennemi héréditaire. Les Allemands passent le pont. Estimant qu’il aurait trop de difficultés pour tirer sur l’automitrailleuse et qu’il n’était pas sûr de « faire mouche », il revient avec sa pièce sur la première position. Aperçus par les Allemands, les trois hommes sont pris à partie par une mitrailleuse et un mortier. TOM (THOMAS) est criblé de minuscules éclats, GROSNENE (BARIL) est tué, POPEYE très grièvement blessé.

Au péril de leur vie, quelques hommes de l’A.S. de NEUVILLE réussissent à transporter POPEYE dans un grangeon. Ils vont à PONCIN pour chercher de l’aide, amenant TOM avec eux. Les secours ne pourront revenir au grangeon, car entre temps les Allemands ont occupé tout le plateau. POPEYE est considéré comme perdu.

OCCUPATION DE PONCIN – COMBATS DE PONT DE PRÉAU – 13H – 19H

Toute résistance a cessé sur BOSSERON. Les Allemands ont conquis et nettoyé le petit plateau. Par un entêtement incompréhensible, négligeant une manœuvre simple qui nous aurait submergés et anéantis en un instant, c’est sur l’axe de la Nationale 84 qu’ils reprennent leur offensive.

Il leur faut d’abord combler la tranchée de SOUS-ROCHE. Comme nous ne pouvons plus leur tirer dessus ça sera fait rapidement. Ils perdent cependant plus d’une demi-heure. Puis, après une préparation d’artillerie, appuyés par l’aviation, ils pénètrent dans la partie sud de PONCIN. L’automitrailleuse se porte à la sortie en direction de LEYMIAT et elle s’arrête.

RAPACE et le groupe BOROZO sont encore dans la partie Nord du village. Comme il ne faut pas se battre en agglomération pour éviter les représailles sur les populations, RAPACE donne l’ordre de repli, de façon à aller rejoindre BOBY et résister à l’entrée du défilé de PONT-DE-PRÉAU. Le repli au pied de la colline est déjà difficile. Il faut souvent ramper et si une tête s’élève trop haut une rafale vient la faire baisser. Les Allemands surveillent tout le terrain. La progression est lente.

En retard sur leurs camarades, MUCHMAN (MERCIER) et RAYMOND (AUGÉ) au lieu de suivre le pied de la colline, essayent de gagner le bois qui descend jusqu’à mi-pente. Dans la traversée d’un passage découvert, une mitrailleuse leur tire une longue rafale. MUCHMAM reçoit trois balles dans la cuisse. RAYMOND le hisse à l’intérieur du bois, mais seul, épuisé, il ne peut poursuivre. Après avoir camouflé son camarade du mieux possible, il part vers PONT-DE-PRÉAU chercher de l’aide. Les Allemands ayant progressé il ne sera pas possible de revenir le chercher.

Le groupe BOROZO rejoint PONT-DE-PRÉAU et avec les autres groupes se remettent en position défensive à l’entrée du défilé. Sur ordre de RAPACE et MAZAUD le groupe explosif du P.C. fait sauter au plastic le ponceau en bois qui nous permettait de franchir le fossé anti-char. De plus, un groupe de l’A.S. de NANTUA a pris position sur la colline de l’autre côté de la route.

Est-ce l’explosion du ponceau ? Les Allemands sont-ils occupés à piller PONCIN ? Ont-ils besoin de se regrouper ? Au lieu de poursuivre leur avance ce n’est que vers la fin de l’après-midi que la progression ennemie reprend.

A 17 heures, une automitrailleuse vient s’arrêter à deux mètres de la tranchée. À la première rafale de F.M., elle repart précipitamment. À la sortie de PONCIN quelques camions qui avançaient stoppent. Manifestement les boches croyaient notre résistance terminée. Il leur faut reprendre la bagarre comme ce matin. Tout recommence.

Les obus de canon et de mortier tombent un peu partout sans grande précision. Sous notre feu, l’infanterie ennemie manœuvre et progresse. Il faut à nouveau songer au repli, car la position n’est pas aussi bonne que celle du matin, mais ce repli sera organisé. Le groupe BOROZO reste en protection pendant que les autres décrochent vers PONT -DE-PRÉAU.

Au départ tout se passe bien, mais une brusque poussée ennemie sépare le F.M. du groupe BOBY et ses trois servants du reste du détachement. Encerclés, ils se cachent dans des fourrés très épais que les Allemands mitraillent. Ils ne peuvent rejoindre. L’autre partie du groupe arrive sans problème au col du MONTRATIER.

Peu après le groupe BOROZO décroche à son tour en direction de MÉRIGNAT. Ce repli est lui aussi difficile, car les Allemands sont à moins de 80 mètres. CARTACALA (CATHALA) veut tirer un dernier coup de fusil sur les boches. Alors qu’il épaule son fusil, une balle l’atteint entre les deux yeux. La mort est instantanée. Très certainement l’œuvre d’un fusil à lunette. Le reste du groupe rejoindra ensuite, dans la nuit, le groupe BOBY au col.

FIN DE JOURNÉE

L’ordre de repli général est donné. Tous les groupes du camp doivent être rendus pour 6 heures du matin au col du MONTRATIER.

Le détachement de la TUILIÈRE quitte ses positions pour rejoindre MÉRIGNAT. Fort heureusement à BREIGNES deux isolés qui se sont battus à BOSSERON préviennent que les Allemands y sont. SOUPE-AU-LAIT décide d’aller passer la nuit à CHAUX, dans la montagne et de rejoindre le point de rassemblement à l’aube. La section PIF partira des CIMENTS LYONNAIS pour être sur place à l’heure prévue. Ces deux détachements n’ont pas été engagés dans les combats de la journée.

LE DÉCROCHAGE – 12 JUILLET

A 6 heures le camp se trouve regroupé pour la première fois depuis le 14 juin. Ce regroupement a lieu au col du MONTRATIER, ce col que nous avions découvert pour la première fois le 12 juin, il y a un mois jour pour jour. Ce n’est pas dans la joie qu’ont lieu les retrouvailles. Nous découvrons l’ampleur de nos pertes. Elles sont lourdes. Ont été tués LA CLOCHE, GROSNENE, CARTACALA. Ont dû être achevés : POPEYE et MUCHMAN. Blessés évacués, mais dont nous sommes sans nouvelles : MOMO, BÉBÉ, MAMOUR. Blessé mais resté avec nous, TOM. Disparus MAC, GONZALES (qui est blessé) et GRUN.

Nous avons déjà de nombreux combats derrière nous. Ce sont nos premières pertes. Nous sommes, pendant un moment, véritablement en état de choc. Ces morts, ces disparus, ces blessés, c’étaient nos frères. Pour la plupart nous étions ensemble depuis la classe de 5e. Quelques larmes sont essuyées furtivement, car aucun d’entre nous ne veut montrer la moindre faiblesse.

Pourtant il faut reprendre le dessus. La bataille n’est pas terminée. Dans le fond de la vallée les combats reprennent. C’est à une autre compagnie du Maquis et à l’A.S. de NANTUA que les Allemands vont se heurter pour franchir le défilé de CERDON.

Un premier ordre de repli nous est donné par le P.C. de CORLIER : rejoindre MONTGRIFFON, c’est-à-dire toujours plus haut dans la montagne puisque l’allemand reste au fond de la vallée. Le groupe LAROCHE, qui ne s’est pas battu la veille, restera en position au col pour assurer la protection du repli. Il ne doit pas quitter son poste avant 14 heures.

Partie à pied, partie en camions, la compagnie remonte vers MONTGRIFFON. Et dès lors réapparaissent les problèmes que nous avons connus lors de combats précédent : la faim, la soif. La veille certains ont pu manger, d’autres pas et aujourd’hui il faut marcher le ventre creux.

En début d’après-midi, le groupe LAROCHE rejoint, transporté par un camion. Il n’a pas vu un seul allemand, mais les combats se poursuivent dans le secteur de CERDON et du VAL D’ENFER. Il semblerait que les boches n’ont pas bougé de la nuit et qu’ils soient restés sur leurs positions de PONT-DE-PRÉAU jusqu’au lever du jour.

Dans la journée le Capitaine ROMANS prend la décision d’évacuer toute la zone libérée. Le groupement SUD va se porter sur la rive gauche de l’ALBARINE, dans les montagnes qui dominent SAINT-RAMBERT vers ARANDAS et la CHARTREUSE DE PORTE. Le P.C. CHABOT sera à INDRIEU. C’est le village de BLANAZ, au-dessous, qui nous est assigné. Comme toujours nous serons installés aux avant-postes. BLANAZ est un petit village perché dans la montagne. Il commande la route qui permet d’accéder aux nouvelles positions du groupement.

Pour atteindre notre nouveau cantonnement, il faudra traverser non loin de SAINT-RAMBERT, la Nationale 504 qui relie BOURG à CHAMBÉRY et ANNECY et L’ALBARINE, rivière assez importante. Encore une fois c’est RAPACE, décidément infatigable qui va reconnaître le passage. Il revient avec deux solutions possibles. S’il n’y a pas d’Allemands la rivière sera traversée sur le pont de SERRIÈPES, si le pont est gardé nous passerons à e8 s être passés au-dessous du sommet du mont LUISANDRE nous atteignons les hauteurs au-dessus de SAINT-RAMBERT. Nous soufflons un peu et vers onze heures du soir la colonne attaque la descente. La marche silencieuse s’effectue sur un sentier qui serpente au flanc de la montagne. À l’arrivée en vue de la route nous marquons un arrêt. Il n’y a aucune circulation. RAPACE, part avec une patrouille reconnaître le pont. Il n’est pas gardé. Nous reprenons la progression et c’est au pas gymnastique que nous traversons la route et la rivière. Immédiatement après nous attaquons l’interminable ascension vers BLANAZ. Nous y arrivons fourbus à 3 heures du matin.

Il y a trente heures que le décrochage a commencé. Les moins chanceux, c’est-à-dire ceux qui n’ont pu profiter du transport partiel par camion, ont plus de 80 km dans les jambes. Et ces kilomètres il a fallu les faire avec tout le barda, les armes et les munitions sur le dos. Aussi sans prendre aucune précaution, sans installer le moindre poste de garde, nous nous laissons tomber dans la paille des étables, à côté des vaches et nous nous endormons d’un sommeil de plomb. Le décrochage est terminé.

NOTES CONCERNANT L’ATTAQUE DU 11 JUILLET (HORS JOURNAL)

Plus tard nous avons appris que la colonne allemande qui nous a attaqués comportait entre 140 et 150 véhicules, c’est-à-dire environ 3000 hommes. Elle était appuyée par 2 automitrailleuses, 1 canon de 77, des mortiers et 5 avions. La troupe était composée d’Allemands, de russes de l’armée Vlassov et de Waffen SS français. La milice suivait mais arrivait après la bataille.

De notre côté nous avons aligné (enfants de troupe + A.S. de NEUVILLE-PONCIN) environ 100 hommes avec des F.M. comme seule arme lourde.

L’ordre d’opération allemand prévoyait la jonction à NANTUA avec les colonnes venant du nord dans la matinée du 11. Cette jonction n’a pu s’opérer que deux jours plus tard. Toutes les unités du Maquis avaient eu le temps de se replier.

Nos pertes ont été de 7 tués et 5 blessés pour l’A.S., 5 tués et 5 blessés enfants de troupe. Les pertes allemandes sont difficiles à évaluer. Certains chiffres donnent entre 300 et 400 hommes hors de combat dont le chef de détachement tué sur le pont de NEUVILLE.

La répression allemande a été sauvage. 7 cadres de l’école qui étaient restés au camp de THOL (malgré nos avertissements) ont été fusillés ainsi que le maire de NEUVILLE. Tous les villages traversés ont été pillés, des femmes violées. BOSSERON et CERDON ont été brûlés.

LA FIN DE POPEYE

Contrairement à ce que nous avons pensé, POPEYE n’est pas mort le 11 juillet. Le 13 après-midi, après deux jours et deux nuits passés dehors sans boire et sans manger, il est découvert par deux miliciens. Il est devant le grangeon alors que le 11 on l’avait placé à l’intérieur. À la vue des uniformes il essaye de mettre fin à ses jours en se donnant quatre coups de canif dans la région du cœur, mais la lame est trop courte.

Les miliciens peut-être pris de pitié, peut-être impressionnés par ce geste, au lieu de l’achever décident de le transporter à NEUVILLE où il est examiné par un médecin. Malgré la soif qui le tenaille, il refuse un verre d’eau que lui tend l’un des miliciens en disant « je n’accepte rien d’un milicien ».

On l’évacue à l’hôpital de BOURG pour y être soigné. Il confiera à une religieuse que depuis sa blessure il n’a mangé que de l’herbe. Le 14 juillet, il meurt après avoir reçu les derniers sacrements. Fidèle aux consignes reçues, il a refusé de donner son nom même à la religieuse qui se tient près de lui.

Trois jours plus tard, c’est Suzanne BOLLARD, institutrice à CHENAVEL qui, en dépit du risque couru, ira l’identifier au commissariat de BOURG d’après les photos prises après sa mort.

LA FIN DE MUCHMAN

MUCHMAN est resté dans les buissons où RAYMOND l’avait camouflé. RAYMOND avait aussi emporté son fusil. Deux jours plus tard les habitants de PONCIN découvrent le corps sans vie de notre camarade. Aux trois balles qu’il avait dans la cuisse, s’en est ajouté une autre dans la tête.

MUCHMAN avait conservé, malgré les ordres, un pistolet 7,65 pris aux G.M.R. le 20 mai à PONT-D’AIN. C’est avec cette arme qu’il s’est donné la mort pour ne pas tomber vivant aux mains des Allemands.

BLANAZ – INDRIEU – CHARVIEUX – ÉVOSGES – 13 juillet – 31 août

Dans la matinée du 13 les choses sérieuses reprennent. Le P.C. nous demande de garder les avant-postes jusqu’au moment où il sera en mesure de nous relever. RAPACE installe le poste de garde sur un éperon qui domine toute la vallée jusqu’à SAINT-RAMBERT. L’ennemi ne pourra pas nous surprendre. C’est le groupe ZOZO qui assure cette mission pour la première journée. Tout le reste du camp ne pense qu’à se restaurer, se nettoyer et dormir.

Nous apprenons aussi que par notre résistance, nous avons largement contribué à sauver les Maquis de l’Ain de l’anéantissement minutieusement préparé par les boches. Notre renommée s’accroît encore parmi les unités du département. Cela met un peu de baume dans nos cœurs, mais la tristesse subsiste quand nous pensons à nos camarades morts ou disparus.

Le 14 juillet le curé de BLANAZ dit une messe à la mémoire des morts et disparus. Des bribes de nouvelles commencent à arriver. Aussi nous apprenons que BÉBÉ et MOMO ont été faits prisonniers et qu’ils sont soignés à l’hôpital de BOURG6. Par contre l’on annonce que les blessés de l’hôpital de NANTUA, qui n’avaient pu être évacués, ont été achevés. Or BOMBO était là-bas depuis le 19 juin. Enfin dernières nouvelles connues, sept cadres militaires de l’École ont été fusillés le 11 juillet à NEUVILLE, le village de CERDON a entièrement brûlé.

Le 15, nous percevons deux mitrailleuses de 30 qui viennent d’être parachutées. Nous les accueillons avec grand plaisir en pensant cependant que cinq jours plus tôt c’eût été formidable. PIF en étudie le fonctionnement grâce à RAPACE qui déchiffre de son mieux la notice d’emploi américaine.

Le 16, en début d’après-midi, la relève arrive. Nous partons au repos à INDRIEU. Le soir même un incident se produit, dû à un manque de psychologie des responsables du sous-secteur. Nous nous sommes toujours bien battus, mais nous demeurons des adolescents. Nous sommes encore traumatisés par les pertes subies le 11. Sur la brèche depuis le 11 juin, nous aspirons à un peu de repos. Hors l’on nous demande de repartir le soir même en opération, non plus dans l’AIN, mais sur les bords du lac du BOURGET en SAVOIE. De plus après l’attaque d’un tunnel, il nous faudra en revenir à pied par nos propres moyens. MAZAUD, RAPACE et SOUPE-AU-LAIT refusent faisant valoir qu’il y a en SAVOIE suffisamment de maquisards aptes à réaliser le coup et surtout plus proches de l’objectif que nous. L’arbitrage du Capitaine CHABOT est demandé. Sa décision est rapide. La Compagnie des Enfants de troupe quitte le P.C. CORLIER et passe sous les ordres directs du P.C. CHABOT.

Une anecdote se situe pendant cet incident. Le Capitaine PAUL (JOHNSON) officier de liaison américain, essaye de récupérer notre camp pour l’avoir sous sa coupe. Des uniformes américains nous sont promis et d’ailleurs, dès le lendemain, nous percevons des chaussures U.S. Comme nous refusons la proposition, le reste des uniformes ne viendra pas.

Le 18 : nous faisons un nouveau mouvement sur les granges de CHARVIEUX. Durant les six derniers jours, par suite du manque d’eau, de la nourriture insuffisante et de la fatigue, l’état sanitaire s’est détérioré. La gale et la dysenterie ont fait leur apparition. Les médicaments font défaut. Heureusement le Capitaine CHABOT vient nous remonter le moral au cours d’un bon repas où nous dégustons pour la première fois du pain fait par LA BOULANGE lui-même.

Le 19 : grande joie pour tous. Nos trois disparus MAC, GRUN et GONZALÈS rejoignent le camp. GONZALÈS a la face tuméfiée, car sa blessure au front s’est infectée, de plus le 11 au soir, il a reçu une balle dans le bras. Tous trois sont ravis d’apprendre qu’une messe a été dite pour le repos de leur âme. MAC ira dès le lendemain en voiture, récupérer le F.M. qu’il a enterré pour mieux se déplacer.

Mais le P.C. veut réoccuper le plateau que les Allemands ont évacué. Cette occupation sera différente de la précédente et évitera les grandes agglomérations. Toutes les mesures seront prises pour obtenir un dispositif fluide et éviter une nouvelle bataille frontale. Par contre, grâce aux groupes de transport développés, les moyens pourront être concentrés rapidement pour des opérations ponctuelles. Un bel insigne est peint sur les portières des véhicules avec l’inscription « P.C. CHABOT – Groupement Sud ».

Le 21, sous la pluie, le groupe BOROZO part avec sa mitrailleuse en protection sur SOUCLIN. Le soir, dans l’unique camion qui nous reste, entassés, nous partons par CONNAND, ST RAMBERT, MONTGRIFFON, CORLIER pour atteindre les fermes de CLEON.

La vie devient plus facile. Nous aidons les paysans à rentrer les foins. La nourriture est bonne et abondante, ce qui nous permet de reprendre des forces. Nous capturons un Allemand qui s’était égaré. Le P.C. donne l’ordre de l’exécuter. Plus de pitié, le souvenir de nos blessés achevés à NANTUA est trop proche.

Le 25, nouveau déplacement pour nous installer à ÉVOSGES. Nous revenons en première ligne. Les postes de garde sont installés au sommet de hautes falaises qui dominent la vallée et les itinéraires d’accès. Innovation plus ou moins bien acceptée, afin de nous occuper, l’instruction militaire est instituée. Pendant plusieurs jours, nous apprendrons à ramper et à bondir.

Le camp s’est encore agrandi, car au cours de nos migrations les effectifs ont gonflé. Deux nouveaux groupes sont créés PIERROT (PORETBLANC) et PEDALE (BOUCHARD). Un groupe P.I.A.T. voit aussi le jour. C’est une arme anglaise, moitié bazooka, moitié mortier. Son chef en est MATHURIN (GANGLOFF Jean), le frère de POPEYE, qui nous a rejoints en apprenant la mort de son frère.

Le 2 août, nous participons à une opération, la première du genre. Il y a presque tout le groupement Sud, en tout 17 camions dont 2 des nôtres. L’objectif est un dépôt d’essence d’environ 25.000 litres situé entre RUY et JALLIE. À 2 km de BOURGOIN dans l’ISÈRE. BOURGOIN est à 80 km du plateau et abrite une forte garnison allemande. Pour y aller, il faut franchir le RHONE.

Le convoi se regroupe à ORDONNAZ, puis par BÉNONCES traverse le Rhône au pont de BRIORD. Sans encombre, par les petites routes poussiéreuses nous atteignons RUY. Un barrage est mis en place face à l’arrivée de LA TOUR DU PIN, un deuxième plus important garde le pont de JALLIEU face à BOURGOIN. Les camions du convoi font demi-tour et s’alignent le long de la route, prêts à repartir.

Nous pénétrons dans le dépôt. Beaucoup de fûts sont alignés vides. Ceux qui sont pleins ne contiennent que des solvants pour peinture. Le renseignement était faux.

Pendant l’inventaire des fûts un camion apparaît venant de RUY. Debout sur le plateau, un grand gaillard portant la même casquette que nos Yougoslaves répondent par de grands gestes aux cris que lui adressent les maquisards « salut LA VOLIGE ». Ce n’est qu’arrivé à notre hauteur que BINIOU (MUSY) s’écrie « c’est un boche ». Il l’ajuste avec son fusil et tire. L’allemand pivote sur lui-même et s’effondre sur le plancher. Le camion réussit à gagner BOURGOIN.

Cette incroyable méprise est due au fait que nous avions dans le maquis un groupe de yougoslaves portant la même casquette. De plus, une figure connue de tous, LA VOLIGE, portait lui aussi cette casquette. Jamais ce camion n’aurait dû passer le barrage de RUY.

L’alerte est donnée à BOURGOIN et les Allemands envoient aussitôt une colonne, précédée d’une V.L. et d’une automitrailleuse. La défense du barrage au pont les attendait L’A.M. est détruite au bazooka ainsi que la V.L. Onze Allemands dont un commandant sont tués. Nous n’avons que trois blessés.

Nous repartons sans essence. En regagnant ÉVOSGES, après avoir quitté le convoi, nous croisons un camion qui n’a pas les insignes du P.C. CHABOT. À bord une quinzaine d’hommes armés, drapeau rouge avec faucille et marteau chantent l’Internationale. Sans nous être consultés, nous entonnons la Marseillaise et ressortons notre drapeau tricolore que nous avions rentré. Nous apprendrons que ces gens-là étaient des F.T.P., affiliés au parti communiste. Avec stupeur et tristesse, nous découvrons que la politique est entrée au Maquis.

Pendant que nous étions à RUY, en plein jour tout comme le 2 juillet, 72 forteresses volantes escortées par des chasseurs, sont venues larguer plus de mille parachutes sur les terrains du plateau. Les réserves en armes et munitions entamées lors des combats de juillet sont largement reconstituées.

Les Allemands paraissent avoir déserté l’Ain. Il faut aller à leur rencontre. À tour de rôle, chaque section ira tendre des embuscades, pendant deux jours sur les routes de l’ISERE. Pas un seul véhicule ennemi ne se présentera pendant ces longues journées.

L’essence commence elle aussi à devenir un problème, car nous avons en plus des camions gazogènes, 1 voiture légère et deux motos. En plus du coup de RUY, deux autres seront tentés, l’un à AMBÉRIEU qui rapporte 250 litres, l’autre à THIL, non loin de LYON qui a échoué par trois fois.

A deux reprises nous avons la visite du Commandant ROMANS, notre grand patron. La deuxième fois il est accompagné du Capitaine CANTINIER (ROSENTHAL) des F.F.L. et d’un civil qui est délégué d’ALGER, Yves FARGES. À chaque fois, c’est avec la même ferveur que nous accueillons nos visiteurs.

Le 15 août nous a apporté la nouvelle du débarquement en PROVENCE. Le 25 août nous apprend la libération de PARIS. Dès le lendemain, nous quittons ÉVOSGES. Nous nous dirigeons vers la plaine. Nous traversons TENAY, SAINT-RAMBERT, AMBÉRIEU, LAGNIEU toutes villes pavoisées, libérées et en liesse. Point de fête pour nous, il nous faut tenir les avant-postes.

Le 26 au soir, une section garde le pont de PORT-GALAND, sur l’AIN, une deuxième le pont de LOYETTES sur le RHONE, la troisième avec les engins est en réserve à SAINT-VULBAS. Le 27 les patrouilles capturent deux soldats italiens à LOYETTES, deux russes à PORT-GALAND, un aviateur allemand complètement perdu et deux miliciens. L’allemand et l’un des deux miliciens ayant fait partie des forces de répression sont fusillés sur ordre du P.C. Les autres sont transférés au P.C.

Le 29 dans l’après-midi, les sentinelles du pont de LOYETTES voient arriver deux véhicules d’un modèle inconnu ayant à leur bord des hommes dans des uniformes également inconnus. Une mitrailleuse identique à la nôtre est visible sur un véhicule. L’un des soldats, debout fait de grands gestes. Notre mitrailleuse est prête à ouvrir le feu lorsque nous réalisons ce sont les Américains I

Les 28 et 29, nous allons à MONTLUEL. Dans la gare, un train de Croix-Rouge américaine de 72 wagons est bloqué. Il devait transiter par la Suisse. Nous faisons une ample provision de conserves, de cigarettes « Domino », mais aussi de farine avec laquelle LA BOULANGE va nous faire du pain blanc comme nous n’en avons pas vu depuis des années.

Aussitôt chacun quitte son poste, les véhicules, deux Jeeps, avancent jusqu’au barrage et c’est la fraternisation, chaleureuse. Mais le capitaine américain a une mission bien précise. Il demande où est notre P.C. et la patrouille repart vers SAINT-VULBAS.

À SAINT-VULBAS nous donnons au chef de patrouille tous les points tenus par les Maquis. Notre américain paraît éberlué. Il repart rendre compte à son colonel non sans nous avoir donné toutes les cartouches de 11,45 en sa possession. C’étaient les seules qui nous manquaient un peu.

Le 31 août nous quittons nos positions pour aller à MEXIMIEUX où nous passons sous les ordres du Capitaine COLIN, qui commande tout un secteur et prépare la libération de LYON.

Sous la direction de RAPACE nous partons tendre une embuscade près de SAINTE-CROIX. Les ordres sont de ne tirer que sur des détachements ou des véhicules isolés. Or, quand nous nous mettons en position nous avons sous les yeux le spectacle inimaginable d’une armée en déroute. Devant nous passe une file ininterrompue de véhicules surchargés, de soldats tirant des charretons ou des poussettes, quelquefois sur des bicyclettes. Au milieu de ce désordre, on voit parfois des unités bien encadrées, des véhicules blindés isolés. L’on imagine facilement l’armée française de 1940.

Quand en fin d’après-midi, nous recevons l’ordre de repli, le flot n’a pas cessé une seconde. Les Américains qui viennent d’arriver à MEXIMIEUX ont demandé de regrouper les unités du Maquis, car ils vont faire intervenir leur artillerie.

Nous rentrons à MEXIMIEUX, déçus de n’avoir pu tirer sur des cibles pareilles. Un orage d’une rare violence nous trempe jusqu’aux os. Nous allons loger pour la nuit dans le séminaire. Pour la première fois depuis le 1er mai, nous allons avoir un lit pour dormir.

LA VALBONNE – MEXIMIEUX – 1er – 2 septembre

Il fait encore sombre lorsque nous nous levons à 5 heures, dans le séminaire. Nous avons mal dormi dans les lits des séminaristes. Certains ont d’ailleurs préféré dormir sur le plancher. Pas de petit déjeuner, car nous n’avons aucun matériel de cuisine. Nous avons bien des conserves dans les sacs, mais pas de pain. Dans la cour du séminaire, les soldats américains eux aussi sont levés. Mieux lotis que nous chacun prépare son thé sur des réchauds portatifs.

L’ordre d’embarquement dans les camions est donné. Nous allons relever la compagnie GIRAUD (un ancien enfant de troupe) qui tient le camp de LA VALBONNE depuis deux jours. Après le violent orage de la veille, la journée promet d’être belle.

Nous quittons MEXIMIEUX alors que le jour se lève. Huit kilomètres nous séparent du camp. Les camions avancent lentement d’abord sur la nationale, puis sur une route empierrée. Le disque rouge du soleil levant apparaît à l’horizon derrière nous quand nous pénétrons dans le camp de LA VALBONNE.

Nous débarquons des camions, car c’est à pied que nous allons progresser pour prendre position dans des tranchées situées juste à l’avant des bâtiments du camp, face à MONTLUEL. Avant d’aller dans les tranchées nous déposons nos sacs sous des hangars.

Nous allons occuper la face ouest du camp. À notre droite, à cheval sur la voie ferrée, il y a une compagnie d’infanterie américaine et trois tanks Destroyers dans le village de LA VALBONNE pour interdire la route aux chars ennemis. Enfin, une unité F.F.I., la compagnie PHILIPPE protège le camp sur les hauteurs vers BELIGNEUX. De plus, sur notre gauche mais beaucoup plus loin, une autre unité américaine avec des pièces antichars protège le pont de PORT-GALAND, seul passage possible pour atteindre le RHONE.

La compagnie GIRAUD s’en va. Au passage, son chef nous dit « bonne chance les gars ». Chaque groupe prend place dans une tranchée, sauf la 3e section qui doit se placer dans un entonnoir de 10 mètres de diamètre. Les mitrailleuses et les F.M. sont mis en batterie. La relève s’est effectuée dans un calme total. Nous n’avons pris aucune précaution pour ne pas être vus et cependant pas un coup de feu n’a été tiré.

A peine sommes-nous installés dans nos tranchées que la sarabande commence. L’artillerie ennemie ouvre le feu. Après quelques explosions espacées et assez imprécises, un déluge de feu s’abat sur nous. Les sifflements suivis d’explosions se succèdent sans arrêt. Dans nos abris nous recevons des pierres et des éclats de métal brûlant mais sans force. Profitant de ce tir, un bataillon boche tente de partir à l’assaut. Nos mitrailleuses qui servent pour la première fois et nos F.M. les clouent au sol. Le pilonnage se poursuit sans effets d’ailleurs. Seul LA BOULANGE est blessé légèrement par un éclat au cuir chevelu.

Depuis deux heures nous sommes matraqués, le Capitaine PAUL, notre officier américain, venu en première ligne voir ce qui se passe, obtient du Colonel DAVIDSON, Commandant les Américains, qu’il renforce nos positions pour essayer de nous soulager. Une section de mortiers de 81 prend position au passage à niveau de LA VALBONNE et aussitôt ouvre le feu sur les positions allemandes. De plus l’artillerie américaine qui est arrivée à GÉVRIEUX entre en jeu elle aussi, guidée par un « mouchard » qui tourne sans arrêt sur DAGNEUX. Elle déclenche un tir de barrage qui doit être, pour les Allemands, l’équivalent de celui que nous recevons. Malgré cela, une deuxième fois l’ennemi essaye de progresser, mais comme pour la première il est stoppé dès le départ.

Un changement se produit. Les blindés allemands font leur apparition. L’infanterie américaine se replie sur le village. Les fantassins allemands en profitent pour progresser sur notre droite et occuper les positions abandonnées. Nous ne pourrons plus tenir bien longtemps.

Un agent de liaison du 1er groupe part au P.C. rendre compte. Lorsqu’il revient, il fait un geste interprété comme un signe de repli. Les premiers groupes quittent les tranchées, toujours protégés par les mitrailleuses. Ils se dirigent vers les hangars pour récupérer les sacs. À vue directe, les chars tirent à explosifs. Ils sont une douzaine : des Tigres et des Panthers. Leurs obus explosent au milieu des groupes, certains percutent le mur d’un bâtiment et font office de fusants. Il n’y a aucun abri possible. C’est un carnage.

Devant une telle situation, RAPACE, debout contre un mur, ordonne aux valides d’aller reprendre leur place dans les tranchées toutes proches, sauf certains qui transportent les blessés au Nord-Est du camp, là où se trouve notre camion. Les morts restent sur place.

Mais la position est de plus en plus intenable. Les Américains sur notre droite reçoivent l’ordre de repli mais oublient de nous prévenir.

Lorsque l’avion d’observation américain, nous prenant pour des boches, règle le tir de son artillerie sur nous, RAPACE donne l’ordre de repli. Les Allemands ont déjà occupé les positions américaines et progressent dans le camp le long de la voie ferrée. Le repli ne peut se faire que vers l’Ain. La compagnie se trouve coupée en deux. D’un côté MAZAUD avec une vingtaine de valides et tous les blessés qui se replient sur MEXIMIEUX, de l’autre RAPACE avec une trentaine d’hommes est obligé de partir vers PORT-GALAND. Ce détachement franchit l’Ain à gué et arrive à LAGNIEU en fin d’après-midi. Les combats de LA VALBONNE sont terminés.

Nos pertes sont très lourdes.

Nous avons 11 morts :

L’EMPEREUR (BATY), ZOZO (BERNARD), GONFLATI (BERTHELOT), MOUTON (BRANDIN), BEN (BENSOUSSAN), BABY (GENESTIER), CALANDO (MARTINOT), RENE (RIGOT), K.S. (RINALDO), COUSCOUS (SAVARIAU), BOBÈCHE (WELSCH),

et 15 blessés :

GAZO (BOIS), JUNIOR (BROSSARD Michel), PONPON (BRUN), TOTONE (CHAPELIER), MARLOU (CHAUVREAU), MEUMEU (COLONNA), DUBIB (DERONCHAINE) LA BOULANGE (LACROIX), FULMINATE (LAFRANCHI), MILOU (MILLET), JEANNOT (MOMPEYROUX), DIX DE DER (KOMORECK), ZÉBU (GAUTHIER), RAMON (PEYTAVI), MAURICE (POMI), de plus, lors du repli BRIN D’AMOUR (MÉGEVAND) recevra une balle dans l’épaule à l’entrée de MEXIMIEUX. On croira au tir d’un milicien, en réalité ce sont les Allemands qui sont déjà sur les hauteurs à l’entrée de la ville.

Tous ces blessés sont amenés au poste de secours que les Américains ont installé près de la gare. Certains partent tout de suite vers l’arrière dans les ambulances. Les autres devront attendre que ces ambulances reviennent. En attendant ils sont repliés dans le séminaire de MEXIMIEUX.

La bataille se poursuit et la situation évolue rapidement. Les Allemands, fantassins et blindés, progressent vers MEXIMIEUX où se trouve le P.C. du Colonel MURPHY, Commandant les troupes américaines de tout le secteur. Les tanks destroyers de DAVIDSON font du joli travail lors de leur repli et détruisent quelques chars. Mais rien n’empêchera l’encerclement.

Dans l’après-midi l’ennemi ceinture l’agglomération. Un combat de chars s’engage alors. Un T.D. est capturé intact et une A.M. M8 est détruite par les boches. Par contre les deux T.D. restant font un vrai carton. Ils détruisent tous les chars et automoteurs allemands qui se présentent soit autour, soit dans la ville.

Cela n’empêchera pas la progression de l’infanterie allemande et le soir, F.F.I. et américains, inférieurs en nombre se retrouvent encerclés à l’intérieur du séminaire. Les blessés sont dans le sous-sol, soignés par les religieuses du séminaire. ADEE, notre vaillante agent de liaison est auprès des nôtres.

La bataille se poursuit toute la nuit. Imperturbable, le Colonel MURPHY joue au bridge mais par radio, il dirige la montée des renforts américains. À cinq heures, les Allemands libèrent un Français prisonnier pour transmettre un message demandant la reddition des défenseurs. Mot de Cambronne. À cinq heures trente, un lieutenant allemand et deux hommes sautant par-dessus le portail, tentent de mettre une mitrailleuse en batterie dans la cour. Ils sont repoussés, l’officier est tué. Puis soudain c’est le silence complet.

D’assiégeants les Allemands sont devenus assiégés. Ils s’enfuient ou se rendent. Le gros des forces américaines est là. La bataille de MEXIMIEUX est terminée. C’est la libération. Les blessés sont évacués vers l’hôpital américain de RIVES. Les rescapés du camp, après cette nuit d’angoisse, sont regroupés à VAUX. Le temps du Maquis est fini.

ÉPILOGUE

Les rescapés du camp se regroupent le 3 septembre à VAUX, après la bataille de MEXIMIEUX. Le 8 septembre nous repartons à LOYETTES et PORT-GALAND pour assurer la garde des ponts comme nous l’avions fait avant l’arrivée des Américains. Le 16 tout le camp est regroupé à LAGNIEU. Des remaniements sont opérés et l’unité entière est intégrée dans le 1er Bataillon de l’Ain aux ordres du Capitaine COLIN. Elle forme la 3e Compagnie commandée par le sous-lieutenant SIGNORI (MAZAUD). Elle suivra dès lors le sort du Bataillon passant par BELLEY, SAINT-PIERRE D’ALBIGNY, AIGUEBELLE, puis le front des ALPES.

Le 20 novembre, à AIGUEBELLE, le Capitaine COLIN reçoit l’ordre de renvoyer à AUTUN les plus jeunes des Enfants de Troupe pour qu’ils reprennent leurs études. La démobilisation a lieu le 22 novembre. Ils rejoindront l’École d’AUTUN dans les premiers jours de décembre.

En récompense de l’action de ses élèves, l’École Militaire d’AUTUN sera citée à l’ordre de l’Armée. Son Drapeau sera décoré de la Croix de Guerre avec Palme. Un peu plus tard il recevra la Médaille de la Résistance avec Rosette.

Raymond PEYTAVI

Année 1984

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TABLE DES CHAPITRES

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1 Sorte de petit bâtiment plus ou moins important servant à l’exploitation des vignes dans le Bugey.
2 Cet inconnu n’était autre que Gaston BROCHER, responsable des cheminots résistants de la gare d’Ambérieu.
3 En réalité les Allemands du dépôt étaient bien dans les abris, mais un train allemand de matériel en transit par AMBÉRIEU était arrêté le long de la palissade. C’est sur l’escorte de ce train, qui, elle était restée en place, que nous sommes tombés. Le grain de sable.
4 Tous rejoindront le camp dans les trois jours qui suivirent.
5 La grue de 50 tonnes n’a pu être sabotée. Elle était partie vers LYON par suite d’un déraillement. De plus les Allemands ont eu en réalité trois tués.
6 N.D.E. : BÉBÉ a indiqué plus tard avoir été en réalité dans « la salle des détenus… en tant que condamnés à mort ! ». RAMON a complété ses propos dans une vidéo réalisée postérieurement, expliquant comment BÉBÉ a survécu.

Date de création : 20/07/2019 @ 11:57
Dernière modification : 20/07/2019 @ 11:57
Catégorie : CONTENU - 2ème GUERRE MONDIALE
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